Serfs et chevaliers, le duo parfait – Stronghold (2001)

On parle beaucoup de genres dans le jeu vidéo. J’ai distingué avant les années 80 deux types de softs : les jeux de gestion et les jeux de stratégie, eux-mêmes subdivisés en plusieurs branches indiquant la philosophie générale du jeu. Mais parler de genre, c’est aussi faire des distinctions parfois un peu arbitraires, et on en arrive au cas où on a affaire à un jeu qui se distingue par le fait qu’il appartient à plusieurs genres à la fois. C’est le jeu dont nous allons parler aujourd’hui, Stronghold. Il se paie le luxe de proposer au joueur une expérience de la stratégie en temps réel, avec des défenses et des unités militaires à diriger au bon endroit et au bon moment pour défendre ou attaquer, mais aussi une expérience de city-builder moyen-âgeux où vous constituerez des villes avec des chaînes de production pour maintenir un peuple heureux et travailleur. Ces deux facettes s’insèrent extrêmement bien l’une dans l’autre, faisant de cette hybridité non pas une lourdeur mais une réussite.

 


Age of Empires II (1999), porté par la critique, pose un jalon de plus dans l’histoire du jeu de stratégie en temps réel. Rapidité, système économique simple et efficace, place du militaire, raids et défense rudimentaire, puis développement pour sortir les unités les plus puissantes, voilà les étapes d’une partie réussie.

 

Développé par les Londoniens de Firefly Studios, studio de développement fondé en 2001, le jeu s’inscrit dans une double logique de filiation. D’une part, le côté stratégique porté par des softs comme Warcraft (1994) et Age of Empires (1997), d’autre part le côté gestion porté par The Settlers (1993) ou encore Anno 1602 (1998). Firefly intègre ainsi la création d’une petite ville avec des chaînes de production à des éléments propres au STR, entre des défenses et des unités militaires à mettre en place pour repousser des sièges ou organiser des invasions. On voit cela immédiatement.

 

I. Immersion économique

 

Que vous soyez dans la campagne militaire, romancée, la campagne de gestion, presque sans histoire, ou dans une escarmouche, il va d’abord falloir obtenir des ressources. La population de votre château se réunit en effet autour d’un feu central, à proximité de votre donjon, de votre grenier et de votre espace de stockage. Ces mendiants seront la base des travailleurs. Dès que vous construisez un bâtiment, un ou plusieurs de ces mendiants iront y travailler, devenant chasseurs, boulangers, bûcherons ou même soldats, prenant par là leur attirail.

 


Autour du feu, des gueux. Chaque bâtiment que vous créez utilise un ou plusieurs gueux. On retrouve ici deux maisons, un moulin, des champs de pommiers et un éleveur. Vous voyez aussi les stocks à droite du donjon et le grenier à gauche.

 

Vous ne contrôlerez aucun des unités économiques du jeu : tout dépend du bâtiment construit et de sa proximité avec vos stocks. Vos bûcherons que vous placerez près de la forêt couperont les arbres, prendront trois rondins, les tailleront en planches, puis après seulement iront les porter jusqu’à votre réserve. Et c’est un plaisir de voir toutes vos petites unités s’affairer. Le chasseur se baladera sur votre carte pour tirer sur des biches avant de les ramener, vos champs seront cultivés par des paysans, vous verrez votre faiseur d’arcs chercher le bois, le tailler dans son atelier, et déposer l’arc dans votre arsenal. Sans parler des archers qui se couchent sur le sol quand ils n’ont rien à faire, les bêtes sauvages qui se baladent et parfois attaquent vos paysans (saletés d’ours) ou ruinent vos plantations (saletés de lapins), les poules qui déambulent dans votre cité, les femmes avec leurs enfants près des maisons, les ivrognes près des brasseries et les mendiants attendant un travail autour du feu central.

 

II. Pierre par pierre

 

Mais il en faut plus pour faire un jeu me direz-vous. Vous aurez donc quatre types de bâtiments : les bâtiments producteurs de ressources, les transformateurs de ressources, les bâtiments défensifs et les bâtiments de popularité. Vos bûcherons, vos carrières de pierre (avec des bœufs pour faire la navette avec vos stocks), vos mines de fer, vos champs de blé, vos éleveurs, vos chasseurs ramèneront directement le produit au grenier ou au stock. Les travailleurs des moulins iront, eux, chercher du blé pour faire de la farine, farine qui sera ensuite utilisée par le boulanger pour faire du pain afin de nourrir votre population grandissante. De même, les producteurs d’armes iront chercher du bois, du fer, ou encore du cuir chez vos éleveurs pour faire des arcs, des arbalètes, des épées, des masses, des armures de cuir, des armures de fer, qu’ils stockeront ensuite dans votre arsenal.

 


Carrières de pierre, bûcherons, blé et fromage pour alimenter la ville fortifiée et ses murs, ses moulins, ses boulangeries, ses brasseries et ses fabricants d’armes. Le petit bonhomme rigolard à droite vous présenter un livre avec les recettes et les habitants. Il faudra cliquer pour avoir plus d’informations sur la popularité, la religion, etc. Sinon, vous pouvez apercevoir un inventaire des bâtiments de construction d’armes : faiseur d’arcs, de lances, forgeron, et tanneur.

 

Vos bâtiments religieux, quant à eux, formeront des prêtres qui iront convertir les masses, améliorant la popularité au même titre que vos auberges qui devront être fournies en bières à partir d’un cultivateur de houblon et d’un brasseur. Vous pouvez contrôler les impôts pour obtenir de l’argent vous permettant de recruter des soldats ou d’acheter des ressources au marché, contrôler vos stocks de nourriture pour booster votre popularité en donnant des doubles rations ou non, mettre des gibets ou des accessoires sympas pour booster votre production au détriment de votre popularité et inversement. Un vrai petit city-builder. Toutefois, on fait vite le tour de l’aspect économique et de la popularité : c’est normal, car la partie stratégique arrive.

 

III. Défendez le château !

 

Avec votre pierre ou votre bois, vous pourrez établir des palissades, des murs, des portes avec herses, des murs crénelés pour protéger vos soldats, des tours de combat surplombant les plaines, et ceinturer vos bâtiments économiques afin de les protéger des armées adverses, qui vendront souvent vous titiller dans la campagne militaire. Vous pourrez ainsi établir des escaliers pour faire monter vos soldats sur les murs, avoir de l’huile bouillante, des balistes, des chiens de guerre. Mais toutes ces défenses ne suffiront pas sans soldats. C’est là que le STR revient. Contrairement à vos gens, vous pourrez donner des ordres directement aux soldats. Pour en former, vous irez dans la caserne.

 


Vous pouvez faire grimper vos soldats sur de petites tours adossées aux palissades en bois. Plus tard, vous créerez des escaliers menant à des murs d’enceinte crénelées et des tours. Notez que les archers ont besoin d’un arc (fabriqué à l’aide de bois), d’un gueux, et d’un peu d’or grâce à une fine imposition de vos sujets.

 

En fonction des armes et d’un peu d’or, un de vos mendiants sera converti en soldat. Les archers à la grande portée ont besoin d’un arc, les arbalétriers perçant les armures d’une arbalète et d’une armure de cuir, les lanciers qui repousseront les échelles de combat d’une lance, les massiers qui écraseront la tête de vos adversaires d’une masse et d’une armure de cuir, et les redoutables épéistes d’une épée et armure en fer. Vous pourrez mettre vos tireurs dans les tours, sur vos murs crénelés, protéger les endroits vulnérables avec vos unités de combat. Vos lanciers peuvent même creuser des douves autour de vos murs pour ralentir les futurs attaquants. Le jeu offre dans sa campagne militaire des situations très variées, que vous retrouverez dans les escarmouches de siège.

 

IV. A l’assaut !

 

Vos troupes dépendent ainsi de votre circuit économique. Mais il ne s’agira pas que de se défendre dans la campagne militaire ou même en escarmouche. Les soldats précités vous serviront, au même titre que vos outils de siège, vos catapultes, et vos porteurs d’échelle pour envahir les mur : vos lanciers combleront les douves adverses, les tunneliers qui iront en-dessous des murs pour les faire s’effondrer, vos ingénieurs à bouclier pourront protéger vos catapultes des projectiles, et j’en passe. Le jeu est aussi complet de ce côté-là.

 


Château plus évolué avec même l’adjonction d’une petite cathédrale pour orienter les gueux vers la lumière divine.

 

Néanmoins, le jeu pèche un peu plus au niveau des ordres et du pathfinding. Il n’est pas toujours évident d’emmener ses unités là où il faut, pour taper tel ou tel ennemi. Les archers ne tirent pas toujours automatiquement sur les bêtes sauvages, et les unités de corps-à-corps n’arrivent pas à chaque fois à se lancer à l’assaut des unités ennemies les plus proches de manière coordonnée. Outre cela, les graphismes sont plutôt mignons, et la musique est de très bonne facture, capable de vous faire augmenter le cardio notamment lorsque les missions deviennent de plus en plus dure.

 

Conclusion

 

Stronghold (2001) est un excellent jeu hybride. Même si la difficulté de la campagne monte très vite vers la moitié du jeu, elle est très utile pour s’initier au fur et à mesure aux multiples bâtiments économiques et militaires, et à la gestion fine des unités variées. L’aspect city-builder est limité par lui-même, comme dans la campagne de gestion, mais prend tout son sens au service de la défense d’un château. Enfin, voir tous ses gens s’affairer autour d’un feu ou dans des ateliers divers, et voir toute l’animation qui en résulte, rend le tout très immersif. A coup sûr un jeu auquel il faut avoir joué dans la sa vie.

 


Stronghold Crusader 2 (2014) propose une formule qui n’a pas convaincu, en évacuant une partie de l’aspect gestion, et une poignée d’unités au profit de graphismes plus fins et de quelques bugs.

 

Un an plus tard sort une version encore plus aboutie du jeu, Stronghold : Crusader (2002), troquant les plaines occidentales pour le désert de sable fin des croisades. Après l’aventure du côté spatial dans Space Colony (2003), le studio continue de capitaliser sur sa série-phare, mais le succès critique n’est plus au rendez-vous. Le huitième  et dernier opus paru de la série, Stronghold Crusader 2 (2014, a ainsi plutôt  été critiqué pour la perte de certaines fonctionnalités et d’un peu de contenu. Depuis, le studio a admis être en train de travailler sur un nouvel opus. A voir s’ils capitaliseront davantage sur ce qui faisait le sel des premiers titres plutôt que des derniers.

 

 

Liste des jeux rétros :

 

Liste des jeux vidéos.

 

Administrateur et rédacteur-en-chef omnipotent, j'écris sur l'actualité vidéoludique, l'actualité culturelle, la géopolitique et l'histoire militaire, parfois en partenariat avec Historia Games, Mundus Bellicus et la Gazette du Wargamer.

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