Corporation et transhumanisme : l’anticipation glaçante – Spinnortality (2019)

Sortant d’un peu nulle part, et développé par un seul homme, James Patton, Spinnortality se propose comme une simulation d’entreprise dans un monde cyberpunk. Ce dernier mot est intéressant, puisqu’il caractérise un genre culturel de science-fiction qui lie cybernétique et punk, décrivant un monde dystopique, violent, sans foi ni loi, créé et permis par des technologies avancées (transhumanisme, technologies d’information et de communication). Il est aussi défini par son anticipation, se plaçant généralement dans un futur hypothétique proche. En ce sens, l’Autrichien derrière Spinnortality propose un outil ludique de réflexion sur les possibilités technologiques de demain et sur la puissance des entreprises, en vous mettant à la tête d’une multinationale prête à tout pour s’enrichir. Voyons cela.

 

I. Transhumanisme

 

Vous êtes désignés à la tête d’une entreprise par des actionnaires vivant dans l’ombre. Leur objectif est simple : ils vous accordent tout ce que vous voulez, clé en main, en échange de quoi vous allez devoir faire des recherches sur l’immortalité et leur permettre d’échapper à la dernière barrière, la mort. L’entreprise que vous dirigez est puissante, et surtout spécialisée dans internet, les réseaux sociaux, les innovations de management et la génétique. Si vous pensez à quelques entreprises d’aujourd’hui, vous pouvez à raison frissonner.

 


Votre personnage a un âge qu’il faudra surveiller au fur et à mesure de vos avancées dans la génétique. Vous pouvez voir l’opinion publique, transformé par des événements, des technologies ou des actions, votre corruption, votre inefficacité, et vos connexions civiles, militaires ou cyber, permettant de résoudre des problèmes internes ou d’en créer aux Etats ou à vos adversaires. Vous pourrez d’ailleurs construire divers lieux de formation pour faire fructifier ce réseau.

 

A chaque tour, vous allez recruter votre personnel, divisé au départ entre stagiaires et employés, avant que vous ne recherchiez des formes plus avancées d’intelligence artificielle, ou que vous ne tentiez de mettre en place en bidouillant un peu des mutations génétiques pour certains employés. Votre objectif à court terme, en tous les cas avant votre mort, est  de finir les recherches sur la génétique pour améliorer votre espérance de vie, avec des clones de rechange pour vos organes défectueux, jusqu’à l’établissement de cuves où des corps artificiels attendent votre transfert de cerveau, pour vous ou pour un actionnaire. Glaçant.

 


Vos employés ont un degré de contentement, suivant la sécurité de l’emploi ou leur remplacement par des IA, et les recrutements se font de un à plusieurs tours. Ici, la première équipe de mutants de mon entreprise.

 

II. Multinationale…

 

A vous ensuite de rentrer dans l’onglet recherche. Il est divisé en plusieurs grandes catégories, vous permettant de rendre des réseaux sociaux plus attractifs, de laisser une intelligence artificielle analyser pour vous les offres d’emploi, jusqu’aux robots réalisant des entretiens professionnels pour vous ou encore des faux amis par internet, pilotés par une intelligence artificielle. Vous rentrez au fur et à mesure dans l’envers du tout technologique.

 


Les recherches sont divisées en grandes catégories, ici les gênes, l’intelligence artificielle, l’efficacité des entreprises ou encore les carrières et la créativité. A terme, vous aurez même un arbre pour la recherche spatiale, pour préparer vos programmes d’alunissage. Vous répartissez employés et IA sur chaque recherche, mettant plusieurs tours pour s’accomplir. De même, une fois la recherche effectuée, vos équipes d’employés doivent utiliser leur créativité pour mettre en place des slogans, car la même innovation pourra et devra se vendre dans des sociétés très différentes.

 

Une fois la recherche effectuée, place au marketing. Il s’agit de faire vendre, par le biais de formules chocs qui répondent ou non aux cultures des multi-états que vous visez. Chaque multi-état a des jauges culturelles, changeant au gré de la politique, des élections ou des multiples événements émaillant le jeu : individualisme ou collectivisme, qualité ou facilité, et j’en passe. Chaque message marketing d’un produit donné a un titre et un descriptif, et correspond à une ou plusieurs catégories : ou bien vous voulez voir directement le résultat possible en consommant une connexion civile, ou bien vous analysez le message afin de le tester sur des pays potentiellement réceptis. Je m’explique : si le message sur le transfert de cerveau insiste sur le fait de se rapprocher de Dieu, vous pourrez essayer de le lancer sur des pays privilégiant la spiritualité. Si au contraire le message insiste sur la sécurité de votre vie, vous irez voir du côté des pays privilégiant la sécurité et l’individualisme. Le jeu est alors de tester ces slogans sans vous spoiler en découvrant immédiatement à quoi ils correspondent. Si vous avez vu juste, félicitations, le produit se vendra bien, et vous aurez en plus économisé les coûts, rendant vos actionnaires contents. Malgré tout, avec l’abondance de produits, chercher le bon message marketing produit par produit, Etat par Etat, peut vite être rébarbatif.

 


Vous pouvez apercevoir ici la Russie, son gouvernement, ses échéances électorales, et les différentes technologies vendues. Les étoiles indiquent l’efficacité des slogans marketing utilisés, tandis que vous voyez en-dessous les marqueurs culturels de la nation. Pour ma nouvelle technologie d’organes, le message que vous voyez affiché indique à quel référent culturel il fait allusion. Ou bien vous le testez sur un ou plusieurs pays qui semblent correspondre, ou bien vous utilisez une connexion civile pour le décrypter. Ici, on parle du corps comme d’un temple, et d’une nouveauté certaine : on pourra tester ce slogan sur des Etats qui privilégient la spiritualité et la nouveauté, au détriment du matérialisme et de la tradition. On peut donc le tenter ici, car la nouveauté est au maximum.

 

III. …Et politique

 

Mais vous vous en doutez, il ne s’agira pas que de développer des produits, les lancer, adapter le message aux pays-cibles et devenir immortel. Car ce n’est qu’une partie des possibilités pour votre entreprise : en tant que magnat multi-milliardaire, vous pouvez rachetez des parts de média dans chacun des pays pour avoir une voix qui compte, et impacter les changements culturels ; acheter les partis politiques pour qu’ils votent des lois vous permettant de baisser les taxations de vos produits et les lois en vigueur sur la protection des droits humains ou sociaux pour vendre davantage de vos produits « révolutionnaires » ; attaquer les multi-états en utilisant n’importe quel moyen (espionnage, payer des rebelles).

 


Les deux partis politique de cette démocratie. Le parti au pouvoir peut être financé pour avoir de l’influence afin de voter des lois plus conformes à votre esprit d’entrepreneur : baisser la taxation, et même baisser les lois sur la génétique, les droits humains pour vendre vos produits de plus en plus innovants… Vous naviguerez entre démocraties, partis uniques, et la nouvelle forme d’Etat, la corpornation, régie par des entreprises… Vous pouvez même influencer suffisamment les partis pour occasionner des changements politiques durables.

 

Avec le soutien de vos actionnaires, en remplissant leurs missions, en leur donnant un corps pour leur éviter de mourir, vous pourrez même débloquer des agendas spécifiques, qui vous permettront d’avoir une des quatre victoires du jeu, basée sur le contrôle total du monde par les entreprises, ou encore l’aide à la création d’une nouvelle société mondiale pacifiée… Vous pourrez ainsi influer davantage sur les lois, fonder des ONG pour vous faire bien voir, éduquer les masses ou même utiliser des forces armées. Pour vous aider à faire face aux multiples événements, allant de la gestion de votre personnel à la concurrence, vous aurez des connections militaires, civiles ou cyber. En définitive, vous pourrez même développer un programme spatial vous permettant d’installer une colonie humaine sur la Lune ou de grands spots publicitaires pour vendre vos produits. A moins que vous ne préfériez installer un laser capable de frapper comme bon vous semble les pays du monde.

 


Les agendas, qui vous permettent d’avoir un réseau d’espionnage, de passer des lois pro-entreprises, de fonder des ONG pour vous faire bien voir en échange d’argent… A droite, vous voyez les quatre types de victoire possibles.

 

Conclusion

 

Et l’humain dans tout ça ? C’est ce qu’on pourrait se dire face à ce titre sympathique, bien réalisé, aux musiques d’ambiance correctes et dans une interface épurée où vous avez tout simplement le monde à la merci de vos mains d’entrepreneur. Ce qu’il devient, c’est ce que vous en décidez. Les possibilités sont riches pendant votre première partie, et pourtant, on en fait vite le tour : les technologies ne sont pas si nombreuses, le fait de relancer chaque produit dans chaque multi-état peut être fastidieux, et surtout, difficile de refaire une deuxième partie quand on connait le déroulement.

 


Les extraits de journaux quant à la sortie de vos produits sont édifiants.

 

Pourtant, le soft se révèle hypnotique à plus d’un titre. On finit par se prendre au jeu, à peser de notre poids pour baisser les droits des individus pour vendre nos produits, racheter des médias pour avoir le monopole culturel, sur une carte du monde de plus en plus abstraite. On veut savoir jusqu’où on peut aller, d’autant que de petits événements, comme par exemple vos liens amicaux et sentimentaux nous font nous demander, dans le jeu, à la manière de concilier les approches et la vie de votre magnat. Un jeu qui manque donc d’intérêt sur le long terme, mais qui offre une belle et courte expérience de mégalomanie, glaçante par son aspect corporatiste et technologique si proche de nous.

 

Liste des jeux de Gestion :

Administrateur et rédacteur-en-chef omnipotent, j'écris sur l'actualité vidéoludique, l'actualité culturelle, la géopolitique et l'histoire militaire, parfois en partenariat avec Historia Games, Mundus Bellicus et la Gazette du Wargamer.

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