Le penchant culturaliste – Histoire de la Guerre, J. Keegan, 1993 (compte-rendu)

Introduction : la new military history

 

Dans les années 60, la discipline de l’histoire militaire est décriée. On la décrit comme fermée d’esprit et comme une science de soldat, étudiant la stratégie, les combats et les généraux sans prendre note des autres champs historiques. Le besoin de retrouver une assise méthodologique a conduit de nombreux historiens à pratiquer ce qu’ils ont pu appeler la new military history (Chambers 1991), qui est davantage un renouvellement des études militaires qu’une véritable révolution dans la manière de la pratiquer.

 


John Keegan (1934-2012).

 

Dans ce foisonnement nouveau, on retrouve John Desmond Patrick Keegan (1934-2012). En 1976, il publie un ouvrage qui fait date, intitulé The Face of Battle. Il y étudie trois batailles, Azincourt (1415), Waterloo (1815) et la bataille de la Somme (1916) en prenant un tout autre point de vue que celui « traditionnel » : il se rapproche en effet du vécu des hommes, de leur perspective de la mort, de leur façon de se battre, et de ce que cela fait d’être sur un champ de bataille et d’y être engagé jusqu’à la mort. Sans être révolutionnaire, cette façon de retourner le discours de l’histoire militaire a fait des émules, jusqu’en histoire antique avec The Western Way of War : Infantry Battle in Classical Greece (1989), où Victor D. Hanson décrit soigneusement le vécu hoplitique en utilisant toutes les sources à sa disposition.

 

I. Une histoire de la guerre est-elle possible ?

 

A. Un ouvrage majeur…et décrié

 

Si History of Warfare, paru en 1993, est considéré comme un classique par son approche culturaliste de l’histoire militaire à travers les âges, il a été aussi largement critiqué, notamment sur la critique très forte de l’œuvre posthume majeure de Carl Von Clausewitz, Vom Krieg.

 


Carl von Clausewitz (1780-1831).

 

On reproche à l’auteur d’avoir cherché, au moins durant sa longue introduction, à montrer que l’œuvre du général prussien ne s’applique pas à nombre de situations guerrières, en arguant principalement du fait que « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens » est une chimère. Cette critique a été pour certains commentateurs infondée, et peut-être un peu acharnée, face à une œuvre vieille à l’époque de plus de 150 ans. Par ailleurs, on lui reproche aussi un tout culturaliste qui masque parfois les structures sociales et politiques.

 

B. Un ouvrage daté

 

C’est sur la possibilité ouverte par John Keegan d’un « avenir potentiellement pacifique » qu’il est permis de situer historiquement l’ouvrage. History of Warfare sort dans une sorte de parenthèse historique. Avant son ouvrage, la Guerre Froide s’arrête avec l’éclatement de l’URSS et la triomphe de la démocratie libérale, et certains penseurs théorisent la fin de l’histoire et la fin des conflits, comme dans The end of history and the Last Man (1992) de Francis Fukuyama. On connait la réponse de Samuel Huntington quatre ans plus tard sous le titre de The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order (1996).

 


Francis Fukuyama.

 

L’historien militaire s’est donc posé la question à la fin de son premier chapitre sur la façon contemporaine d’appréhender le fait militaire. Sa réponse est plus nuancée que celles apportées par les deux auteurs sus-mentionnés. Il constate, dans son temps, que les changements matériels, notamment l’établissement d’un arsenal nucléaire et balistique, ainsi que les changements culturels, inhibent la propension à prendre les armes. Il mentionne la place des technologies d’information, qui montrent l’horreur de la guerre et font prendre conscience au public occidental de sa violence. Il reste attentif au nationalisme virulent des Balkans en ce début des années 90, mais il précise : « ces guerres échappent à la menace qui pesait sur des conflits similaires dans le monde pré-nucléaire. Elles ne risquent plus d’être appuyées dans l’ombre par de grandes puissances rivales, avec tous les dangers de ramification qui en découlent. » (p.107).

 


La guerre du Donbass, aux portes de la Russie et à l’est de l’Ukraine, n’est pas un conflit anodin. (2015, RFI)

 

Il conclut sur la possibilité que la guerre recule face à l’essor de l’humanitaire et à la mutation technico-culturelle transformant l’idée de la guerre, et indique finalement qu’un monde sans guerre devra nécessairement passer par une rupture sans précédent avec le passé, exorcisant l’esprit guerrier des cultures. En ce sens, en 2017, cinq après la mort de l’auteur, on peut dire que l’humanité est loin d’avoir réussi cette mutation culturelle. L’essor des nouvelles conflictualités, autour des guerres irrégulières et « hybrides », des nouvelles grandes puissances rivales et des dangers des ramifications qui en découlent, et même l’utilisation des nouvelles technologies de communication, non pas pour dénoncer la guerre comme le revendique l’auteur, mais pour la pratiquer, témoignent de l’impossibilité actuelle de la mutation voulue par John Keegan.

 

II. « La guerre dans l’histoire de l’humanité »

 

A. L’approche culturaliste

 

Nous allons prendre comme point d’accroche de l’ouvrage le chapitre « La guerre dans l’histoire de l’humanité » (p.17-111). L’auteur part ainsi des définitions de la guerre pour essayer de l’appréhender par le biais d’une histoire globale, et plus particulièrement par l’analyse du warfare. La langue anglaise distingue en effet deux vocables : war pour parler de la situation de conflit entre deux entités, et warfare, qui concerne bien plus une technè de la guerre, une façon de la faire et ainsi un moyen d’échapper à la vision clausewitzienne.

 


Le livre dont il est question.

 

Il distingue la real war de la true war. La première désigne la guerre comme elle est vécue et faite, la seconde s’intéresse à la guerre telle qu’appartenant à un code établi, à un ensemble de valeurs culturellement admises par les protagonistes. L’auteur disjoint sa pensée de celle de Clausewitz par ce biais : la guerre est avant tout une affaire culturelle, impliquant des modes de pensée, des façons de voir le conflit. La meilleure façon pour notre auteur de montrer l’importance du fait culturel dans la guerre, et sa prééminence sur le fait politique, c’est par l’exemple.

 

B. Décentrer le regard

 

Par une trajectoire inverse à celle de Face of Battle, qui s’attachait à recentrer le regard en découvrant le vécu du soldat de ligne, History of Warfare entend partir à la rencontrer des autres façons de faire la guerre, en partant de la différence entre l’armée napoléonienne et les cosaques. Ce peuple de la steppe, servant le Tsar, pratique la fuite, l’escarmouche et le massacre, en bref, pratique ce qu’on a pu appeler durant l’époque moderne la « petite guerre ». De l’autre côté, les soldats des armées occidentales de l’époque napoléonienne acceptent la discipline, la disposition en ligne et sur plusieurs rangs pendant le combat, boots on the ground. Ces deux façons de faire la guerre ne vont pas de soi. Elles sont des approches culturelles, deux visions de warfare. La real war est relative, la true war illusoire.

 


Le Cosaque, depuis le XVIe siècle, est un colon guerrier et nomade, fournissant de la cavalerie irrégulière au régime tsariste.

 

Ce que John Keegan montre, c’est que l’œuvre de Clausewitz ne prend pas la mesure de ce paradigme culturel. Certes, Carl von Clausewitz vit dans une époque et une société donnée, a vécu dans l’armée prussienne et russe, et vit dans un monde militaire normalisé, où les diverses nations pratiquent un art de la guerre culturellement homogène. Mais John Keegan lui reproche, avec une verve souvent critiquée par les commentateurs, de ne pas décentrer son regard, et de rester rivé sur une méthode occidentale de faire la guerre, dénigrant la façon des Cosaques de pratiquer la guerre. Il développe par la suite quatre exemples afin d’illustrer son propos et d’écarter la guerre de la politique : l’île de Pâques, le peuple Zoulou, les Mamelouks et la société des Samurai. Il indique finalement à la page 111 son but : « Je me suis donné pour tâche, dans cet ouvrage, de suivre le cours culturel de l’humanité depuis son passé indubitablement guerrier jusqu’au seuil d’un avenir potentiellement pacifique. »

 

III. D’une approche transhistorique à une nouvelle culture de la guerre

 

A. Trajectoire de l’ouvrage

 

La pierre (p.135-226) revient sur l’origine de la violence et part dans de nombreux exemples de sociétés plus ou moins « primitives », dans le sens « proche de son origine ». Après la convocation de l’anthropologie et de l’ethnologie sur la conflictualité primitive, l’auteur part de la préhistoire de la guerre, des premiers arcs aux traces de massacre collectif, avant de revenir sur ses origines au moment de la sédentarisation des hommes et la constitution d’ensembles étatiques, de l’Egypte à la Mésopotamie, avec une technologie limitée par ce que J. Keegan appelle la « pierre », et qui regroupe l’outillage en pierre, mais aussi la technologie du cuivre et du bronze.

 


Tiré vraisemblablement d’un livre d’Osprey, un char égyptien.

 

La chair (p.249-345) part du cheval, des chars de combat et des grandes invasions en Egypte et en Mésopotamie, et étend ce point de départ aux peuples cavaliers jusqu’aux Mandchous, en passant par les Huns et les Mongols. L’idée d’une culture spécifique de la guerre, avec « la rudesse, la férocité et la nécessité absolue d’une victoire sans conditions » se lie à l’idée développée dans l’introduction sur le rapport compliqué entre Clausewitz et les cosaques. Les Cosaques pratiquent aussi un art de la guerre, pas nécessairement plus abject que celui des Prussiens, mais culturellement différent.

 


La présentation féroce des Huns dans l’Histoire de France en BD (Larousse).

 

Le fer (p.371-459) étend la réflexion. Au-delà de la pierre des premières civilisations et de la chair des peuples cavaliers, l’auteur revient ici sur le travail du fer, qui a été selon lui déterminant dans la constitution historique de la guerre : du phalangite grec au croisé, en passant par le légionnaire romain, le Franc et le Viking, J. Keegan garde sa réflexion à un niveau européen, consacrant le fer comme l’apanage de l’infanterie et de la féodalité.

 


Le légionnaire Romain vu par la bande dessinée La Guerre des Gaules.

 

Le feu (p.483-581) va alors conclure le trajet historique de l’ouvrage, en consacrant l’artillerie utilisée à la fin de la Guerre de Cent Ans, et établissant divers jalons historiques : l’essor des armes à feu, la colonisation, la guerre de Sécession, les deux guerres mondiales, et l’âge final porté par la guerre atomique et l’extension du droit international humanitaire et du droit des conflits armés.

 


Photographie allemande de la Seconde Guerre Mondiale (ECPAD)

 

Au-delà de ces quatre périodes, des parties intermédiaires reviennent sur des thématiques précises : les limitations de la guerre (p.113-133) sur les limites géographiques et humaines des combats ; les fortifications (p.227-247) sur l’art d’établir des forteresses pour se protéger des incursions nomades ou protéger un espace, de Jéricho au XIXe siècle ; les armées (p.347-369) sur les regroupements d’hommes, en posant la question de la création des armées permanentes, des systèmes rudimentaires au système féodal, jusqu’à la conscription établie depuis la Révolution Française ; le ravitaillement et la logistique (p.461-481) sur les provisions et le matériel militaire, de Charlemagne à l’industrie des deux guerres mondiales.

 

B. Sortir de la culture occidentale de la guerre

 

Dans sa conclusion (p.583-593), après le développement de son système historique, l’auteur revient sur les grands axes culturels du monde de la guerre. La tradition chinoise impose selon lui un idéal confucianiste qui finit par normer la guerre, en passant même par la sinisation des envahisseurs nomades, tandis que la tradition musulmane limite elle aussi la guerre en la mettant à ses marges en recrutant des troupes extérieures.

 


Bataille de la Marne (BNF).

 

Mais la tradition occidentale est différente : elle mélange la lutte jusqu’à la mort héritée de la tradition grecque, et que V. D. Hanson tâchera de retrouver dans Le Modèle occidental de la guerre, la dimension idéologique retrouvée lors des croisades, et les innovations technologiques du feu permettant de pratiquer la guerre totale, et de placer le monde sous son giron. Pourtant, lorsque cette culture a triomphé des autres, elle s’est retournée contre elle-même, et a donné les deux guerres mondiales meurtrières que l’on connaît, puis l’extension des armes au domaine atomique. L’anéantissement serait donc l’étape suprême de la tradition occidentale de la guerre.

 


La photo connue et reconnue de la bombe d’Hiroshima (6 août 1945).

 

Il s’agit donc dès lors de redécouvrir les limites de la guerre, et de réapprendre par la guerre « primitive », qui fait sens sans la politique. La guerre ne peut donc pas être sainement la continuation de la politique par d’autres moyens. La politique doit l’emporter, et le soldat doit davantage être le protecteur de la civilisation, sortir du modèle exclusif occidental, et éviter le sort de l’île de Pâques, décrit à la page 58 : « la guerre dans sa forme « véritable » démontra qu’elle mettait d’abord fin à la politique, puis à la culture et, enfin, pratiquement, à la vie elle-même ».

 

Conclusion

 

On a pu reprocher à J. Keegan une périodisation transhistorique un peu approximative, autour de mots-concepts un peu vagues, comme la chair, et de va-et-vient constants entre passé proche et passé lointain. Mais cette conceptualisation permet d’éviter globalement la téléologie, et l’intérêt de l’ouvrage repose aussi sur la structuration, toujours arbitraire, des faits culturels de la guerre dans l’histoire de l’humanité. Malgré une critique un peu facile de Carl von Clausewitz, History of Warfare est un ouvrage digne de figurer dans la collection d’un historien militaire, de par l’érudition de son auteur, le penchant culturaliste novateur, et par les études qui ont battu par la suite la brèche faite par ce livre dans l’histoire militaire.

 

Bibliographie

  • CHAMBERS, J. W. (1991). « The New Military History: Myth and Reality », in The Journal of Military History, juillet, 55/3, p.395-406
  • COHEN, E. A. (1994). « A History of Warfare by John Keegan », in Foreign Affairs, mars-avril, https://www.foreignaffairs.com/reviews/capsule-review/1994-03-01/history-warfare [Consulté le 04/11/2017]
  • HANSON, V. D. (1989). The Western Way of War. Infantry Battle in Classical Greece, University of California Press, Berkeley
  • KEEGAN, J. D. P. (1993). A History of Warfare / (2014). Histoire de la Guerre, traduction de R. Langer, Perrin, Lonrai, 628 p.
  • NEIBERG, M. (1995). « A History of Warfare by John Keegan », in Journal of Social History, 29/2, p. 466-467

 

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Rédacteur pour Mundus Bellicus et la Gazette du Wargamer, j'écris sur l'actualité, l'actualité culturelle, la géopolitique et l'histoire militaire.

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