Mossoul reprise, mais qui a gagné ? (Point Actu, 09/07/2017)

(Suite de la Chronique Géopolitique). Dimanche 9 juillet 2017, le premier ministre irakien, Haïder al-Abadi, proclame avant même la totale fin des combats la reprise de Mossoul, la 2e plus grande ville d’Irak, qui comptait moins de deux millions d’habitants avant 2014, dont une bonne majorité sunnite au sein d’un état confessionnellement composé de plus de 70% de chiites. Mossoul était même l’ancien siège du parti Baas de Sadam Hussein. L’Etat Islamique, qui se construit depuis 2011, réussit à capturer la ville en 2014 en quelques jours, et y proclame la naissance du califat le 29 juin, dans une époque où les troupes irakiennes sont dépassées par les événements. Nous revoilà donc aux portes de la cité trois ans après.

 

Des combats terribles

 

La guerre fait toujours des victimes qui ne sont pas combattantes. Mais dans le cas d’une bataille durant près de neuf mois, où il reste des populations civiles en grand nombre, et où les combats se font au plus près, les pertes ont été nombreuses, que ce soit parmi les combattants ou les civils. Amnesty International pointe d’ailleurs du doigt aujourd’hui la manière forte des troupes irakiennes pour avancer dans la ville, avec des armes explosives tuant sans distinction. Les chiffres des victimes ne sont pas encore établis, mais les témoignages des populations locales sont accablants, entre pénurie de tout, exactions des troupes de l’E.I., bombardements irakiens, etc.

 

Une avancée longue et coûteuse (Source : France Culture)

 

Les soldats de l’E.I. n’ont en tout cas pas été en reste. Si les combats ont été très difficiles, c’est à cause des méthodes de combat. Un mot d’abord sur celles-ci : entre la guerre conventionnelle et la guérilla (par exemple celle des FARC), on trouve d’après certains spécialistes, dont Joseph Horentin, la techno-guérilla : combinant les forces légères échappant aux chars et aux avions, et capables de pratiquer le raid et l’embuscade, ces forces utilisent en sus un armement conventionnel, entre chars, missiles et armes chimiques, tout en pouvant pratiquer l’offensive. Quoi qu’il en soit, la techno-guérilla était à Mossoul urbaine. D’après les témoignages recueillis par les reporters de guerre, les snipers de Daesh ont canardé les troupes irakiennes depuis des toits d’habitations où vivaient souvent des civils, empêchant de détruire la maison sans risquer des pertes non-combattantes. Les djihadistes ont aussi utilisé largement le véhicule-piégé, lancé à grande vitesse et bourré d’explosifs pour attaquer les véhicules blindés des troupes irakiennes. Pour contrer cela, l’armée irakienne a notamment utilisé des bulldozers pour faire des levées de terre. Enfin, les tunnels souterrains ont constitué une voie de communication privilégiée par les djihadistes pour reprendre des quartiers, prendre à revers, etc.

 


Une ville largement en ruines.

 

Les civils ont ainsi été utilisés comme boucliers humains par les milliers de combattants de Daesh (entre 2000 et plus de 10 000). Les soldats de Daesh ont même pu se déguiser et se glisser parmi les civils pour surprendre les soldats irakiens après la libération d’un quartier. Quoi qu’il en soit, pour arriver jusqu’au centre de la ville, au bord du Tigre, il a fallu près de neuf mois entiers au lieu des trois mois annoncés en 2016 pour les 30 000 soldats Irakiens, appuyés par la coalition internationale, des 5000 Américains aux frappes françaises, et sans compter les 4000 Peshmergas Kurdes, et les milices sunnites et chiites. Le combat s’est principalement déroulé à l’est d’octobre à février, pour arriver jusqu’aux ruines de Ninive, avant que l’ouest et le sud ne soit à leur tour investis progressivement. L’ONU estime à 920 000 le nombre de déplacés durant les combats, dont 700 000 sont encore aujourd’hui dans l’impossibilité de retourner dans la cité en ruines.

 

Qui gagne la bataille de Mossoul ?

 

Or, nous l’avons déjà mentionné ici, aucun des groupes présents n’a la même motivation. Les Peshmergas, déjà autonomes depuis 1991, et qui se sont arrêtés à l’est de la ville, appuyés par la coalition internationale dont les Etats-Unis, la France, et même l’Iran, ont annoncé en juin 2017 qu’ils tiendraient un référendum d’auto-détermination fin septembre. Leur participation à la lutte contre l’E.I. très tôt et les soutiens qu’ils ont des puissances occidentales les mettent en position de force, et font qu’ils restent très mal vus par les Turcs, qui surveillent attentivement la frontière avec l’Irak, et qui placent les Kurdes de Turquie sous haute-surveillance depuis le coup de juillet 2016. On ne sait pas encore quel est le sort des territoires capturés à l’Etat Islamique par les Kurdes à l’est de la ville de Mossoul.

 


Les troupes irakiennes régulières ne sont pas les seules engagées.

 

Il reste évidemment ensuite la question des milices, notamment celles chiites autour d’Al Hashd al Sha’abi (Forces de Mobilisation Populaires), financées par l’Iran, et qui ont déjà beaucoup participé à la reprise de Fallujah, de Ramadi, et même à la guerre en Syrie aux côtés de Bachar al-Assad, et qui partent désormais vers la ville de Tall Afar, proche de la frontière syrienne. On peut ainsi y voir l’extension de l’influence de l’Iran, ce qui n’est pas du goût des Turcs. Un article du Monde Diplomatique de mai 2017 montrait que la Turquie, qui souhaitait jadis se placer au-dessus de la rivalité chiite-sunnite, semble prendre parti désormais contre l’Iran chiite. Quoi qu’il en soit, la Turquie surveille ainsi sa frontière avec l’Irak et la Syrie en mobilisant ses troupes.

 

Et après ?

 

L’état exsangue qu’est l’Irak est encore en pleine phase de reconstruction. Après la chute de Sadam Hussein, la défiance des sunnites vis-à-vis du nouveau gouvernement de la majorité chiite, le gouvernement actuel doit essayer de reconstruire l’unité nationale en faisant de l’E.I l’ennemi des sunnites et des chiites. Mossoul est une victoire symbolique, même si nous n’avons pas encore vu le résultat des combats puisque la bataille n’est pas tout à fait terminée, mais certainement pas une victoire totale.

 

Le premier ministre irakien et son gouvernement ont fort à faire pour restaurer la souveraineté irakienne.

 

Sans compter les autres possessions territoriales de l’E.I, c’est bel et bien son influence culturelle qui pose problème : elle n’a jamais été aussi forte, et trouve un terreau favorable sur le net et à travers les réseaux sociaux. Des groupes affiliés naissent un peu partout, par exemple en Afghanistan, tandis que la propagande internet peut toucher tout un chacun. En tous les cas, en Irak et en Syrie, la lutte continue. Depuis le six juin, les forces arabo-kurdes assiègent Raqqa en Syrie. D’autres combats sanglants suivent…

 

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Rédacteur pour Mundus Bellicus et la Gazette du Wargamer, j'écris sur l'actualité, l'actualité culturelle, la géopolitique et l'histoire militaire.

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