La problématique kurde en Irak et en Syrie (Chronique Géopolitique)

Après ma chronique sur la lutte contre l’Etat Islamique et celle sur la prise d’Alep pour parler de la situation conflictuelle en Irak et en Syrie, ainsi qu’un « point actu » sur la diversité des acteurs militaires en Irak après la prise de Mossoul, la guerre a effectivement pris un nouveau tour. Outre la fuite des cadres dirigeants de l’Etat Islamique, et la réduction drastique voire inexistante désormais en Irak du territoire du Califat auto-proclamé, les acteurs du conflit se font désormais face, et notamment les troupes irakiennes et une partie des Peshmergas kurdes, particulièrement ceux du Parti Démocratique Kurde (PDK) qui ont organisé un référendum polémique et contesté le 25 septembre pour se détacher en pratique de l’Irak, dans le Kurdistan Irakien, au nord de l’Etat. Les heurts entre les deux armées en octobre 2017, alors que toutes deux étaient financées et équipées par les Etats-Unis, menacent une nouvelle fois d’instabilité la région. Les Irakiens ont ainsi repoussé durablement les Kurdes du champ pétrolifère, faisant perdre de précieux gains territoriaux obtenus depuis plus d’une dizaine d’années, et rendant le PDK très contesté par les autres partis kurdes de la région.

 


L’état de la situation en 2014, à l’époque de l’expansion maximale de l’Etat Islamique. On voit où se situent les populations kurdes, et cela permet d’apprécier la situation du Rojava et du Kurdistan irakien à cette époque. Depuis, tout a changé. (Carte de Libération du 7 octobre 2014)

 

Mais depuis, les forces turques sont allées encore plus loin, en attaquant la région syrienne autonome du Rojava en Syrie, et notamment le canton d’Afrin, à partir de l’offensive Rameau d’Olivier débutée le 20 janvier 2018. Ils y attaquent les Unités de Protection du Peuple (YPG), le bras armé du Parti de l’Union démocratique (PYD), un parti crypto-marxiste lié idéologiquement au parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), une organisation marxiste révolutionnaire qui, elle, est en conflit ouvert au sud de la Turquie avec les autorités turques depuis plusieurs dizaines d’années. Le PKK est classée comme une organisation terroriste, de l’Iran à l’Union Européenne. Pourtant, les YPG, en incluant dans leurs combats les milices yézidies, sunnites et chrétiennes, ont combattu l’Etat Islamique au sein des Forces Démocratiques syriennes (FDS), arrêtant l’avancée djihadiste à Kobané (septembre 2014 à janvier 2015), et se heurtant à l’armée syrienne pro-régime à de très rares occasions, comme à Hassaké courant 2016. Mieux, les YPG ont ainsi été financées par les Etats-Unis pour continuer à combattre les terroristes, et avaient même des liens avec la Fédération de Russie. Tout cela a volé en éclat en janvier 2018. Le gouvernement de Bachar al-Assad et les autorités occidentales protestent timidement, malgré quelques milices pro-régimes qui se battent au côté des Kurdes face aux Turcs, tandis que l’attention de la communauté orientale se porte désormais sur le sud de la Syrie, en Ghouta, une des dernières poches de résistance au régime de Damas. Nous y reviendrons en fin d’article. Pour le moment, intéressons-nous aux Kurdes.

 

Qui sont les Kurdes ?

 

Retracer l’histoire sur le temps long de la population Kurde serait un peu ambitieux pour l’objet de cet article. Disons que cette minorité est partagée majoritairement entre quatre pays : Turquie (12-15 millions), Iran (6-9 millions), Irak (5-7 millions), Syrie (2-3 millions), et en Allemagne (1 million). Après la chute de l’Empire Ottoman en 1923 et son démembrement après la Première Guerre Mondiale (1914-1918), et jusqu’en 1946, les Kurdes restent dispatchés entre les états de la région. Nous en avons parlé dans notre article sur l’Iran, après la Seconde Guerre Mondiale, la Russie soutient contre l’Iran la République de Mahabad Kurde et le gouvernement populaire de l’Azerbaïdjan, ce qui est vite abandonné. Le président est exécuté en janvier 1947.

 


La zone de peuplement kurde, et notamment le Kurdistan irakien au début des années 2000, ainsi que les anciennes frontières de la république très éphémère de Mahabad (Tiré de ce site)

 

Le Kurde est une langue iranienne, et la majorité des Kurdes sont des musulmans sunnites, même si on compte un certain nombre de courants religieux plus ou moins tolérés dans la société kurde. On trouve aussi, si l’on peut dire, un fantasme occidental sur les Kurdes, qui se présentent souvent, dans une région en crise, comme une alternative satisfaisante, comme le rappelle par exemple Bernard Henri-Lévy dans ses nombreuses prises de position sur le sujet, en parlant de tolérance religieuse et de la place des femmes dans les unités combattantes, qui nous fait penser à la communication de Tsahal, l’armée israélienne, sur ses femmes combattantes. Quoi qu’il en soit, les Kurdes revendiquent le rôle de précurseur dans les différents combats face à Daesh, ce qui ne peut être dénié. Les Peshmergas, et même les YPG, ont ainsi été financés et équipés par la coalition, et notamment par les Etats-Unis, et ont été pendant l’essentiel du conflit en première ligne, face aux déroutes des armées gouvernementales.

 

Des mouvances politiques diverses

 

Les groupes politiques kurdes sont divers, multiples, et souvent s’affrontent entre eux, jusqu’à la guerre civile de 1994-1996 en plein Kurdistan irakien entre le PDK et l’UPK. Se retrouver dans ce méli-mélo relève d’une gageure certaine dans un article qui se veut de format court, je vais donc essayer de faire vite. Les partis politiques se placent souvent dans la contestation du régime en place :

  • Le Parti Démocratique du Kurdistan (PDK), fondé en 1946, est largement la créature de Mustafa Barzani (1903-1979), et s’est opposé au régime irakien pendant de nombreuses années. Il a même été soutenu dans les années 70 par l’Iran. Il a combattu l’UPK dans les années 90, et a été l’allié des Etats-Unis et des autorités chiites en 2003 lors de l’invasion de l’Irak et après la chute de Sadam Hussein (1937-2006).
  • Le Parti Démocratique du Kurdistan d’Iran (PDKI) est fondé dans la République de Mahabad. Qazi Muhammad (1893-1947), le président de cette république éphémère et membre du PDKI est pendu en janvier 1947. Le PDKI se rapproche du parti communiste en Iran, participe à la mise à bas du Shah en 1979, et rentre en conflit ouvert avec la République Islamique d’Iran en 1989 après l’assassinat d’un de ses leaders. En 2016, des échanges de tirs se font entre l’Iran et le PDKI.
  • L’Union Patriotique du Kurdistan (UPK) nait d’une scission avec le PDK en 1975. Il subissent l’attaque chimique de Halabja par l’aviation irakienne en 1988, pendant la guerre Iran-Irak. L’UPK et le PDK se font la guerre dans les années 90, et les heurts se prolongent jusqu’à l’association dans les années 2000 entre les deux partis. Toutefois, l’UPK n’a pas été d’accord avec le référendum du PDK, ce qui peut être un prétexte pour jeter de l’huile sur le feu en Irak.
  • Le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) est formé en 1978 et rentre dans la guérilla armée face aux autorités turques au début des années 80. Cette zone d’instabilité en plein sud rend les Turcs très méfiants vis-à-vis des frontières irako-syriennes où se retrouvent des populations kurdes.
  • Le Parti de l’Union démocratique (PYD) est fondé en 2003 en Syrie, autour de Kobané. Il est considéré comme une filiale du PKK par le gouvernement turc. Le parti est à l’origine de la formation politique du Rojava, ou Kurdistan occidental / syrien, constitué grâce à la déprise gouvernementale, et à la lutte des YPG au sein des FDS face au djihadistes de l’Etat Islamique.

 


Mustafa Barzani (1903-1979), le père-fondateur du PDK.

 

Les récents événements

 

a) Le pari du PDK au Kurdistan

 

Le PDK a fait le pari en septembre 2017 d’un référendum populaire, acquis au « oui », pour acter les positions prises par les Peshmergas dans le Kurdistan Irakien, et notamment la province pétrolifère de Kirkouk, et celles reprises face à Daesh dès 2014 suite à la déroute de l’armée irakienne. Le pari était donc audacieux pour le PDK, qui jouait son va-tout, contrairement aux autres groupes politiques kurdes d’Irak, bien plus mesurés dans la conduite à suivre. Finalement, le pari a échoué. Après la prise de Mossoul et l’avancée de la coalition, partagée entre diverses obédiences comme nous l’avons déjà dit, les Irakiens ont opté pour la réponse armée dès octobre 2017, et ont repris manu militari Kirkouk et ses alentours, avec l’armée régulière et les diverses milices chiites, frappant économiquement le Kurdistan irakien qui avait pu baser ses espoirs indépendantistes grâce aux rentes pétrolières. Depuis, les partis politiques sont contestés, les relations diplomatiques entre Erbil et Bagdad sont en piteux état, avec notamment la continuation d’un blocus aérien faute d’accord.

 


Les manifestations en faveur du oui pour l’indépendance, le 11 septembre 2017 (Courrier International).

 

b) PYD, YPG et PKK : la question de la Syrie du nord

 

Vous lisez la presse, comme moi, et savez qu’en ce moment, l’armée turque attaque les Kurdes et l’armée syrienne les rebelles. Les 7 et le 8 février, des mercenaires russes identifiés comme tels par les médias attaquent une poche kurde en Syrie du nord, mais sont bombardés massivement par les alliés états-uniens. Le risque d’escalade est ainsi bien présent. Les YPG ont eu en tous les cas un succès certain dans leurs batailles contre l’Etat Islamique depuis 2014, comme je le rappelais en introduction, si bien qu’ils ont été financés par les Etats-Unis. Dans le Rojava, ou la Fédération démocratique de Syrie du nord, on y profite de l’autonomie. Une synthèse militaire s’y est faite, liant YPG Kurdes, des milices sunnites, yézidies et chrétiennes, au sein des Forces Démocratiques Syriennes (FDS). Le Monde Diplomatique précisait en septembre 2017 que la zone était sous blocus d’une part des Turcs au nord, et d’autre part des Kurdes du PDK à l’est. Accusés en 2015 et 2016 de nettoyage ethnique anti-arabe dans leurs combats contre l’Etat Islamique, un rapport de 2017 en provenance des Nations-Unies a indiqué que ce n’était pas le cas. Ils se sont notamment faits connaitre durant la bataille de Kobané (septembre 2014-janvier 2015), où ils ont arrêté l’expansion de l’Etat Islamique dans la région au prix de durs combats. Les FDS se sont opposés courant 2016 une fois aux troupes syriennes, à Hassaké, augurant de relations légèrement tendues.

 


Armée turque près de la frontière syrienne, dimanche 21 janvier 2018 (Institut Kurde de Paris).

 

Cette synthèse gouvernementale est mise à mal au début de l’année 2018 par l’offensive turque. Le 20 janvier, ils attaque le Rojava et chassent les milices locales à Afrine, l’un des trois cantons du Rojava. Le but de Rameau d’olivier est d’écraser les YPG, accusés d’être la base arrière armée du PKK, et d’être aussi dangereux que l’EI. Les Occidentaux qui soutenaient jusqu’à il y a peu les YPG protestent timidement, tandis que la Syrie de Bachar al-Assad proteste mollement contre l’invasion de son espace aérien par la Turquie, malgré la présence de milices pro-gouvernementales aux côtés des Kurdes. Quant aux Russes, leur jeu est plus trouble. Il semblerait qu’ils ne soient pas totalement contre l’offensive turque au vu de leur manque de réaction et de la participation de groupes militaires privés russes à l’offensive. Notons au passage que cette opération militaire prolonge l’opération Bouclier de l’Euphrate (août 2016 – mars 2017), mobilisant les Turcs contre l’Etat Islamique et les FDS. Les Turcs sont dans les deux cas appuyés par des groupes rebelles dans leur offensive. Le 1er mars 2018, le gouvernement turc annonce la neutralisation de 2222 terroristes du « YPG/PKK-Daesh ».

 


Des soldats des YPG fin février 2018, après des affrontements violents avec les Turcs. (RTS).

 

La guerre se prolonge en Syrie

 

Finalement, la situation pour les Kurdes est donc très contrastée en ce début d’année 2018. L’autonomie et l’indépendance ne sont pas pour demain. En attendant, les combats en Syrie continuent durement, au nord-est contre les YPG et mobilisant la Turquie, tandis qu’au sud, les médias s’attardent longuement sur le sort des civils de la Ghouta, à l’est de Damas, une région où se trouvent encore des combattants salafistes et les restes de l’Etat Islamique. Des tentatives de médiation sont proposées par la communauté internationale pour évacuer les 400 000 civils, qui seraient déjà plusieurs centaines à avoir péri sous les bombes, mais celles-ci ne sont pas respectées, malgré la résolution du Conseil de Sécurité de l’ONU numéro 2401 (24 février 2018). Les bombes américaines tombant sur les forces affiliées à la Fédération de Russie sont aussi révélatrices d’un conflit qui commence à déborder de la lutte anti-Daesh. Pour terminer, on note aussi et surtout des tensions entre Israël et la Syrie. On connaît l’hostilité d’Israël envers le Hezbollah (dont nous parlons dans notre article sur l’histoire du terrorisme), et la présence des milices chiites en Syrie, financée en sous-main par l’Iran,  semblent mettre de l’huile sur le feu. La poudrière est alimentée par la présence, encore une fois, d’acteurs-tiers : la Russie (frappes aériennes et mercenaires), Etats-Unis (armes et frappes aériennes), Israël (reconnaissance aérienne et frappes contre les forces liées à l’Iran), l’Iran (Hezbollah et milices chiites), Arabie Saoudite (finançant certains des groupes de la Ghouta), la Turquie (offensive au nord). Au milieu de ces jeux diplomatico-militaires complexes, on retrouve Bachar al-Assad, les FDS, les rebelles et les djihadistes. Une situation encore compliquée.

 


Bombardement dans la Ghouta (RFI, 27 février 2018)

 

Sources :

  • BOZARSLAN, H. (2009). Conflit kurde: Le brasier oublié du Moyen-Orient. Autrement, Paris, 176 p.
  • COURT, M., HOND, C. D., (2017). « L’expérience libertaire du Rojava à l’épreuve de la guerre. Une utopie au cœur du chaos syrien », Le Monde Diplomatique, septembre
  • France Culture, RFI et Le Monde
  • TOUBOL, B. (2017). Quelle armée pour les Kurdes ? Influences et divisions politiques intra-kurdes, Diploweb, en ligne, [Consulté le 01/03/2018]
  • UNITED NATIONS (2018). Résolution 2401 du Conseil de Sécurité, S/RES/2401 (2018), 24 février 2018

 

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Rédacteur pour Mundus Bellicus et la Gazette du Wargamer, j'écris sur l'actualité, l'actualité culturelle, la géopolitique et l'histoire militaire.

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