Histoire du terrorisme. De l’antiquité à Daesh (Compte Rendu)

Introduction

 

Le terrorisme djihadiste a pris de court l’opinion publique en 2015 lors des attentats de Charlie Hebdo en janvier, et surtout lors des attaques du 13 novembre 2015 ayant fait 130 morts et 413 blessés. La mouvance islamiste salafiste est pourtant vieille : les premiers écrits prônant le terrorisme remontent au Moyen-Âge, et les premières mouvances djihadistes aux années 70. Face à ce qui semble un nouveau sujet, Gérard Chaliand et Arnaud Blin ont écrit une massive Histoire du Terrorisme. La première édition s’est arrêtée en 2004, pour décrire notamment Al-Qaida. Une seconde édition a vu le jour en 2006, mais c’est une version enrichie que nous avons lu : Histoire du Terrorisme. De l’Antiquité à Daesh[1]. Nous allons aborder au fil de notre étude sur ce livre les points importants.

 


L’ouvrage dont il va être question aujourd’hui.

 

Gérard Chaliand est diplômé de sociologie politique et spécialiste des relations internationales. Il a une grande expérience du terrain, et a enseigné à l’ENA, à l’Ecole Supérieure de Guerre, et a une longue expérience auprès du Ministère des affaires étrangères. Il a écrit de très nombreux ouvrages sur la guérilla et la révolution, mais aussi sur le terrorisme. Arnaud Blin est quant à lui diplômé en sciences politiques et en histoire militaire. Il a écrit sur la paix de Westphalie, sur les batailles de Wagram et d’Iéna, et a participé à l’élaboration du livre dont il est aujourd’hui question.

 

I. Partie introductive

 

A. Etudier le terrorisme

 

L’ouvrage part évidemment du choc terrible pour le monde occidental ressenti lors de l’attaque du 11 septembre 2001, où 19 individus préparent une opération aboutissant à 3000 morts et deux immeubles détruits. Il s’agit de comprendre comment passer de l’image du terroriste marginal et fanatique à « l’hyper-terrorisme », c’est-à-dire transnational et utilisant les nouvelles technologies d’information et de communication (NTIC), mais aussi d’autres armements.

 


Une des photos glaçantes de l’attentat du 11 septembre 2001.

 

Définir le terrorisme relève d’une certaine gageure, le concept étant déjà interprété idéologiquement par ceux qui l’emploient, acteurs comme victimes. Pour revenir à une définition plus objective, il s’agit d’une action provoquant la terreur, que ce soit par un régime despotique, une armée, ou dans le cadre d’un conflit armé. Au fil de l’histoire, la terreur au nom du sacré a été récurrente, le messianisme se nourrissant de la violence, comme nous allons le voir dans la partie suivante. Pour l’auteur, le terrorisme d’aujourd’hui n’est pas un « choc de civilisations »[2], la preuve étant de la division idéologique au sein même des états concernés par le terrorisme. Le terrorisme religieux est le plus visible, permettant toute licence quant à l’usage de la violence par l’introduction du sacré. C’est généralement l’action de sectes qui utilise l’acte de la terreur pour une fin politique.

 

B. Définir le concept

 

Il faut donc partir d’une base saine pour déterminer ce concept. Le terrorisme est d’abord un instrument, une technique de combat. Il dépend du contexte culturel, social et historique, et s’oppose souvent à la raison d’Etat en utilisant les vecteurs moraux, et émotionnels. Deux types de terrorisme ont été pratiqués dans l’histoire : celui « d’en bas », et celui « d’en haut », c’est-à-dire de l’Etat lui-même, lorsqu’il soutient un groupe, qu’il utilise une doctrine militaire centrée sur la terreur, ou même qu’il est totalitariste. L’auteur annonce qu’il s’intéressera davantage à celui d’en bas, même si celui du niveau des Etats a provoqué le plus de victimes, l’exemple des bombardements stratégiques dans la Seconde Guerre Mondiale ou au Vietnam faisant foi.

 


The Terror of War, photographie de Nick Ut, 1972, pendant la guerre du Vietnam (1955-1975). La fille qui court, la napalm girl, est gravement brûlée au dos.

 

Cette base définitionnelle permet d’éviter la confusion qui se retrouve dans une « tradition occidentale », qui dit que l’Etat possède le monopole de la violence légitime[3], et qui rejette d’autant plus l’action terroriste en-dehors du cadre de pensée traditionnel de la violence, comme une action dépassant les limites. A cela, l’auteur répond trois choses. Premièrement, on confond régulièrement l’action politique de l’action terroriste, l’une n’entraînant pas toujours l’autre, et les deux devant être pensés parfois indépendamment, surtout lorsque l’action politique est absente. Deuxièmement, l’action contre les civils n’est pas inhérente au terrorisme, mais dépend de l’évolution des structures politiques et des médias, qui ont rendu ces cibles cohérentes, notamment dans les démocraties à la souveraineté populaire où attaquer le citoyen permet d’attaquer la base même de l’Etat. Troisièmement, le terrorisme n’est pas simplement « d’en bas ». Ainsi, condamner le terrorisme comme violence revient à condamner la guerre et les conflits comme violents, et n’a pas grand sens. Il faut sortir de ces blocages pour définir la pratique. Le terrorisme se présente ainsi comme le dernier recours de la violence du faible au fort, et porte le potentiel de nuisance bien plus haut que les moyens réels de déstabilisation de l’Etat. Le problème de l’islamisme combattant est en fait qu’il est sans portée politique, comme nous allons le revoir dans les derniers chapitres du livre. Quant aux démocraties, elles sont certes vulnérables, mais l’auteur note que plus le défi auquel la société fait face est fort, plus l’endurance populaire est forte.

 

C. Une stratégie d’insurrection

 

On peut diviser le terrorisme politique en trois ensembles : le groupe subétatique attaquant l’Etat, l’Etat attaquant le peuple, et l’Etat attaquant un autre Etat. Ce qui est intéressant à étudier dans le cadre du groupe armé, c’est le rapport entre terrorisme et guérilla. D’un côté, il s’agit d’individus et de petites groupes pratiquant des actions individuelles, de l’autre côté il s’agit de groupes bien plus structurés et cherchant à capturer des territoires. Le terrorisme s’impose comme une pratique différente de l’insurrection, utilisant la psychologie, se propageant par imitation, agissant sur les esprits et utilisant la provocation et l’intimidation.

 


Les FARC, entre guérilla et terrorisme (voir mon article).

 

Aussi, si le terrorisme utilise ces actions, c’est bien plus pour des conditions objectives que pour des conditions stratégiques. C’est en effet l’absence de capacités offensives, le nombre restreint d’individus, le terrain peu adapté et le gouvernement ennemi efficace qui marquent l’échec programmé d’une guérilla. La seule stratégie qu’il reste du faible au fort est le terrorisme.

 

II. Les origines du terrorisme (Ier siècle – 1968)

 

A. La préhistoire du terrorisme

 

Dans cette grande partie, vitale, il s’agit de revenir à l’origine même de l’action terroriste. Le grand avantage du livre est de proposer un panorama étoffé des conditions de naissance et des méthodes des groupes terroristes de toute culture, nationalité ou religion. L’auteur part ainsi des Zélotes juifs, luttant contre l’administration romaine déjà dans un objectif politique, avec le soutien de la base populaire et la notion de sacrifice, lorsqu’extrémisme politique et fanatisme se mélangent. Bien loin des Zélotes du Ier siècle, les Assassins sont peut-être les plus connus. Cette secte est établie pendant plusieurs siècles dans une poignée de forteresses. Elle prône là aussi la pureté religieuse, et tente par des actions violentes et déstabilisatrices de faire vaciller le pouvoir seldjouk par la terreur, et, point important, sans chercher la victoire à tout prix, illusoire vu la dissymétrie des moyens des deux camps.

 


La vision fantasmée du jeu Assassin’s Creed, premier du nom (2007), n’est pas exempte de vérité historique quant à l’organisation autour d’une forteresse, l’assassinat de cibles politiques et la rigueur du code religieux et guerrier.

 

En brassant le reste des siècles nous menant jusqu’en 1789, l’auteur rappelle la portée idéologique du tyrannicide de la Grèce antique jusqu’à Brutus, de la justification religieuse en plein XVIe siècle et de l’idée de la purification politique permettant de purifier la société à travers un meurtre ou une action violente, ce qui sera l’idée développée plus tard sur l’anarchisme russe. Ce qui est intéressant, c’est la place du terrorisme d’état, qui est un fait avéré qu’on retrouve par exemple chez les Mongols pour provoquer la terreur et la surprise. Massacrer de la plus ignominieuse des façons la population d’une ville permet par la suite d’avoir des cités qui ouvrent plus facilement leurs portes à l’envahisseur. Et, beaucoup plus original est l’exemple de la Guerre de Trente Ans, où idéologies religieuses se mêlent à l’idée que frapper les campagnes et les civils permet de faire plier les états. Cette période de violence généralisée, qui a touché durablement les populations allemandes, est arrêtée par la paix de Westphalie en plein XVIIe siècle qui consacre l’équilibre des nations et la non-ingérence des états dans les affaires de leurs voisins, donnant un cadre davantage normalisé à l’exercice de la violence d’état.

 

B. De la révolution à l’anarchisme

 

Le mot de terreur est inventé en 1789, et par autre chose qu’une armée ou une autre religion, la politique prenant une autre transcendance. Ce phénomène politique en pleine dynamique révolutionnaire vient des tensions sociales et est alimentée par un courant idéologique qui a pour but de changer la politique et le corps social par des actions localisées et profondément injustes, mais sans toucher l’entièreté de la population. L’auteur compare cet exercice de la terreur avec celui de la terreur totalitaire qui a aussi pour but de changer l’homme.

 


Pierre-Antoine Demachy (1723-1807), Une exécution capitale place de la Révolution, 1793. Huile sur papier marouflé sur toile.

 

Mais le terrorisme change de visage au XIXe siècle, se drapant là encore dans l’idée d’une autre organisation de la société, par les anarchistes notamment, qui valorisent la propagande par l’acte et le langage international de la bombe, en pleine période d’essor de la presse, que ce soit en Italie, en Espagne ou en France. En Russie aussi, l’idéologie, la politique mais aussi l’éthique qu’il y a derrière, l’idéal et le romantisme, participent aux actions terroristes, au complot, chargé d’ébranler l’autocratie, mais toujours sans espoir de vaincre totalement, avec ce que cela comporte comme sacrifice.

 

C. Une mosaïque de mouvements (1900-1968)

 

Cela nous permet de conclure en partie sur la période postérieure, où on voit que la seule ressource qui compte est la ressource humaine et psychologique, malgré l’évolution technologique permettant l’usage de la bombe et de la dynamite, en bref des explosifs. Les mouvements indépendantistes s’emparent du terrorisme, ce qui aboutit notamment à la mort de l’Archiduc François-Joseph par un nationaliste serbe de la Main Noire en 1914, avec les conséquences que l’on sait.

 


La quatrième de couverture du Petit Journal du 12 juillet 1914. Assassinat perpétré par un activiste de la Main Noire, société secrète nationaliste serbe fondée en 1911.

 

Les exemples se braquent sur les mouvements d’extrême-droite, nationalistes, révolutionnaires. L’IRA, en Grande-Bretagne, est parlante : la contre-insurrection anglaise vis-à-vis des nationalistes irlandais au début du XXe siècle se pare de terreur, ce qui est le contraire de ce qu’il faut appliquer comme remède politique pour limiter l’extension du nationalisme et du terrorisme, car plus la base populaire de soutien est large, plus le groupe est fort, que ce soient dans les mouvements nationalistes ou religieux.

 

III. Le nouveau XXe siècle

 

A. Périodiser la période 1968-2014

 

L’auteur rappelle les différentes étapes des mouvances terroristes à partir de 1968. On en retrouve ainsi en Amérique Latine, lorsque les guérillas ne peuvent se faire, pour faute de moyens comme nous le rappelions à la fin de notre première partie, et notamment par l’extrême-gauche, mais c’est aussi le « terrorisme publicitaire » de la Palestine, qui se fait connaître dans sa lutte face à l’expansion d’Israël par ce type d’action. En 1979, c’est l’islamisme radical chiite qui prend le relais, notamment à travers le Hezbollah et l’Iran, notamment par le biais de théories et de pratiques qui seront reprises par les sunnites les plus radicaux, par exemple les moudjahidin de l’Afghanistan en lutte contre les Soviétiques, prônant le jihad et financé par les Etats-Unis.

 


Défilé des troupes du Hezbollah. Fondé secrètement en 1982, il est la source de l’islamisme combattant chiite, et est classé par un certain nombre de pays comme une organisation terroriste. (Source de l’image : Times of Israel)

 

 

Les années 90 font durablement muter cet islamisme radical, aboutissant à l’essor Taliban et au jihad de Ben Laden contre les « Croisés et les Juifs », jusqu’au 11 septembre 2001 qui marque la pratique agressive du contre-terrorisme par les nations occidentales en Afghanistan, avec la menace éventuelle d’un terrorisme de masse, qui peine pourtant à s’imposer comme nous le verrons. Ce n’est plus un changement de régime qui est visé, le jihad se nourrissant de lui-même, mais utilisant malgré tout un terreau populaire, comme toute mouvance terroriste.

 

B. Passage au terrorisme djihadiste

 

Utilisant une stratégie politique et psychologique plutôt que le combat, le terrorisme publicitaire se multiplie dans un premier temps dans une nébuleuse de groupes et groupuscules qui luttent contre l’impérialisme, le capitalisme, et/ou pour des idéologies politiques, religieuses ou nationales. La mutation de ce type de terrorisme se fera lorsque des Etats pourront tirer les ficelles financières des groupes, comme l’Irak, la Syrie ou la Lybie. Quoi qu’il en soit, le terrorisme bénéficie de circonstances favorables à cette époque grâce aux médias de masse.

 


Des nationalistes de l’Irish Republican Army (IRA) en 1994. Les mouvements indépendantistes nord-irlandais ont eu diverses fortunes depuis 1919. Une partie des indépendantistes ont déposé les armes et signé un cessez-le-feu en 1997. (Source de l’image : Spin).

 

 

L’extension des mouvances religieuses que nous avons évoquée juste avant avec le chiisme et le sunnisme radical remet la place du sacré dans le politique pour aboutir à un Califat et à une restauration idyllique de l’Umma, la communauté de croyants musulmans. Dans les années 70 jusqu’aux années 90, le terrorisme révolutionnaire d’extrême-gauche, le terrorisme identitaire de Palestine ou encore le terrorisme manipulateur par l’entremise des états sont dépassés progressivement par le terrorisme djihadiste qui fait même disparaître le projet politique sous-jacent traditionnellement lié à l’action terroriste.

 

C. Les premières mouvances djihadistes

 

L’islamisme est l’utilisation politique de l’Islam. Le fondamentalisme religieux consiste à retourner aux textes sacrés. C’est ce fondamentalisme, qui peut aller du wahhabisme au salafisme, qui peut être à l’origine de l’islamisme, qu’on peut nommer dès lors radical. L’islamisme terroriste est au départ un moyen, mais mute jusqu’à devenir une fin en soi. Quoi qu’il en soit, le fondamentalisme qui est à la base de ce terrorisme activiste consiste en une relecture de l’histoire et des textes sacrés, en revenant aux auteurs des textes originaux, comme Ibn Hanbal et Ibn Wahhab. Les premiers partis revendiquant ce fondamentalisme sont créés au début du XXe siècle, avec par exemple les Frères Musulmans, le chiisme radical d’Iran. Le jihad est réinterprété, et les premiers mouvements se structurent de l’Egypte à l’Algérie, aboutissant à une répression et à des liens avec la future mouvance Al-Qaida.

 


Ahmed Chah Massoud (1953-2001) est un commandant moudjahidin qui combat les Soviétiques, puis les Talibans. La photo date de 1995. Il est tué dans un attentat-suicide revendiqué par Al-Qaïda en 2001 (Source de l’image : Larousse).

 

Le premier terrain massif est celui d’Afghanistan où les fonds américains et la lutte contre les Soviétiques mobilisent une base populaire de plus en plus importante. La propagande, les structures de formation des moudjahidin, les mythes et le fanatisme attirent un nombre important d’activistes fanatiques. Lorsque les Soviétiques partent d’Afghanistan en 1989, une partie des combattants retournent dans leurs pays d’origine, propageant l’idéologie et aboutissant à la naissance de nouvelles cellules, et ce même en Europe. C’est ce terreau et cette mosaïque de groupuscules qui aboutira à la survivance et à la résurgence des thèses fondamentalistes et activistes. Toutefois, c’est au départ en Algérie que l’Etat a fort à faire face au nouveau jihad.

 

IV. Un renouveau du terrorisme ?

 

A. L’émergence d’Al-Qaida

 

Al-Qaida émerge à la fin des années 90 en Afghanistan, et aura pour fidèle un certain Oussama Ben Laden. Son but est de fixer les volontaires du jihad après le retrait des Soviétiques plutôt que de les voir se disperser. Il contacte les autres groupes et cherche à créer de toutes pièces une base d’entraînement. Les premières années voient la structuration et hiérarchisation du mouvement avant les premiers attentats. Le jihad promu contre « les Croisés et les Juifs » leur permet d’envoyer des volontaires de la mort (VM) et de réaliser une série d’actions dans les pays où ils sont implantés et à l’étranger, dans l’espoir de voir émerger un jihad mondial et de restaurer l’Umma. En ce sens, les attentats du 11 septembre auraient pu constituer le point d’orgue.

 


Oussama Ben Laden (1957-2011) est une figure importante du mouvement Al-Qaïda, fondé en 1987. Il a combattu en Afghanistan et a été par la suite un élève, puis un des organisateurs les plus influents de la mouvance jihadiste, utilisant largement la communication et les médias de masse. Il est abattu en 2011 par les forces spéciales américaines de l’US Navy, les SEAL (Sea, Air, Land). (Source de l’image : Paris Match).

 

Pourtant, bien que cette attaque coûte 3000 vies aux Etats-Unis et fait une publicité énorme au mouvement, elle active une réponse anti-terroriste forte qui empêche désormais ce genre d’action à l’internationale, mais pas dans les pays où est implanté le mouvement, et surtout, le jihad global et l’hyperterrorisme ne prennent pas. La « guerre globale » du terrorisme est à relativiser. C’est l’acte de terrorisation qui prime le massacre. Reste que des groupuscules se sont constitués dans cette mouvance en Asie du Sud, en Indonésie, dans le Caucase et particulièrement en Tchétchénie, ainsi que dans d’autres pays.

 

B. Comprendre les opérations-suicides

 

Outre le terrorisme maritime et les menaces NRBC, qui sont remises dans leur contexte au début des années 2000 par les auteurs, une des sous-parties s’arrête un instant pour rappeler que l’Islam n’est pas une religion prônant le terrorisme, bien que le terrorisme puisse avoir pour effet de décrédibiliser en partie cette religion avec la communication et les médias de masse, ce qui est le vrai danger, tout en rappelant que les principaux terreaux de ce genre de mouvement sont la misère, la corruption, et l’analphabétisme[4]. La sous-partie suivante s’intéresse dès lors à la dynamique des opérations-suicides, pour la replacer dans le contexte historique, culturel, mais aussi philosophique et sociologique.

 


Les volontaires de la mort ne datent pas des mouvances jihadistes. L’exemple des kamikaze (vent divin) japonais est parlant durant la Seconde Guerre Mondiale (1939-1945, les Américains étant intervenus dans le Pacifique après Pearl Harbor (7 décembre 1941)). Ils acceptent de se jeter à partir de 1944 sur les navires américains, et sont vite une épine dans le pied de la Marine américaine. (Source de l’image : BBC)

 

On rappelle que les volontaires de la mort (VM) pour des opérations suicides n’ont pas toujours été l’apanage unique des mouvements terroristes, bien qu’il faille distinguer ceux qui pratiquent cette guerre contre des troupes ennemies, comme les kamikaze (vent divin) japonais de la Seconde Guerre Mondiale, et ceux qui utilisent cette arme sans discriminer les cibles. Comme nous avons pu le voir, la dimension sacrificielle est revenue au goût du jour dans les années 80 avec le radicalisme chiite et s’est propagé dans les divers courants mêlant sacré et actions violentes. Le Hezbollah a d’abord utilisé cette arme pour la guerre, mais on retrouve aussi cette composante dans des mouvements mêlant guérilla et terrorisme comme les Tigres Noirs Tamouls au Sri Lanka, qui utilisent des nageurs-suicides pour couler la marine adverse. Pour Al-Qaïda, c’est le moyen de réaliser des actions concrètes malgré l’écart drastique de puissance entre eux et le reste du monde qu’ils veulent attaquer. Nous avons vu aussi que la volonté de frapper tout le monde, sans distinction, est la marque du terrorisme pratiqué par Al-Qaïda notamment.

 


Photo des Tigres Tamouls en 2008. Les Tigres de libération de l’Ilam Tamoul, ou LTTE pour Liberation Tigers of Tamil Eelam, fondent leur mouvement indépendantise au Sri Lanka en 1976. Le conflit, qui a duré de 1983 à 2009, a fait entre 70 000 et 100 000 morts. Les Tamouls indépendantistes, majoritairement hindouïstes, revendiquent le nord-est du pays contre les cinghalais majoritairement bouddhistes (Source de l’image : La Dépêche).

 

L’auteur continue sur l’aspect psychologique et sociologique du volontariat de la mort, et affirme que les VM ne sont pas des désespérés comme on peut le penser, mais ont réussi à intégrer et intérioriser la lutte dans l’espérance réelle d’un gain, et c’est cette pensée qui est dangereuse. A un niveau sociologique, il note le rapport étroit entre la psychologie du « cerveau » et des agissant, un lien à détricoter si l’on veut combattre le terrorisme, en délégitimant, dissuadant en amont, et en agissant sur le vecteur politique.

 

V. D’Al-Qaïda à Daesh

 

A. Un premier bilan : 2003-2006

 

Après 2003, c’est la guerre de propagande qui a augmenté ses moyens, notamment avec l’essor d’internet et une structuration idéologique supérieure. Le groupe a étendu ses capacités et diffusé ses bases idéologiques, mais la guerre d’Afghanistan l’a empêché d’avoir une structure matérielle vraiment solide. Quant à la réponse anti-terroriste, elle n’a pas non plus été à la hauteur. L’exemple des Etats-Unis montre que ceux-ci utilisent la technologie au détriment des moyens humains, alors que ce sont ces derniers qui permettent de gagner la population. Le premier risque décrit a été celui des zones grises, où l’état est faible, et où crimes, corruptions et problèmes judiciaires sont légion : ce sont dans ces zones qu’on pouvait voir apparaître des mouvances terroristes. Depuis, ce sont bien plutôt des zones mixtes qui sont touchées, les groupes terroristes utilisant principalement le terreau idéologique. Internet a aussi permis le renouveau des stratégies de communication, dans une sorte d’Umma virtuelle. Même les médias de masse ont relayé les messages de Ben Laden pour faire un scoop, ce qui a pu poser de réels problèmes.

 


L’exemple des zones grises est parlant au Mali, lorsqu’une partie du territoire est occupée par les indépendantistes de l’AZAWAD, vite supplantés par les jihadistes d’Al-Qaïda, entraînant l’intervention des forces françaises au sein de l’opération Serval (2013) puis Barkhane (2014). Photo de 2013 (Source : Al Jazeera).

 

Toutefois, malgré tout, le terrorisme de masse voulu par Al-Qaïda n’a jamais eu lieu. Il s’agit de frappes de faible intensité, d’autant que le terrorisme maritime reste dérisoire et que les risques NRBC sont confrontés à de vraies difficultés : complexité dans la fabrication, la conservation, la menace à haute intensité, empêchant les mouvances terroristes d’utiliser ce type d’arme. L’auteur ajoute que le système anti-terroriste reste largement à structurer, et qu’il faut se garder de pratiquer la contre-terreur, en rappelant l’inanité de la torture et la perte des repères étatiques et la nouvelle propagande que cela entraînerait. En bref, il rappelle l’amnésie des sociétés quant au phénomène terroriste qui a pourtant toujours été présent, qu’il soit révolutionnaire, identitaire ou étatique. Le jihad global n’a pas eu lieu. Restent le combat psychologique, les discours, les actions possibles afin d’intégrer les exclus dans un univers où les zones grises ne sont plus si clairement délimitées. Il ne faut pas surestimer la nuisance qu’est la nuisance terroriste car c’est tout ce qu’elle recherche.

 

B. La continuité de Daesh et le bilan 1979-2015

 

Sans revenir sur l’origine du courant qui s’est formé dans des pays en crise après les Printemps arabes, et qui a proclamé son allégeance à Al-Qaida en 2011 avant de changer de nom en 2013, on sait qu’il s’est assis sur le terreau de graves protestations. Ce n’est qu’en 2014 qu’il a pris la main pour l’offensive, mais qu’il a aussi remis en place une guerre statique basée sur le contrôle de territoires, et non pas sur la guérilla, et donc sensibles aux bombardements et aux combats sur le terrain contrairement au terrorisme d’Al-Qaïda. De plus, en Irak, le soutien de la population est vite limité, au vu du nombre restreint de Sunnites et de la désaffection progressive. Le Califat fait d’ailleurs avec l’emprise territoriale l’originalité de Daesh par rapport aux autres mouvances souhaitant davantage déstabiliser des régimes en place.

 


Les forces de Daesh, dont nous parlons dans cet article.

 

Finalement, le bilan des quarante dernières années est dressé et tracé, et nous permet de davantage saisir les évolutions du phénomène terroriste. On a vu que le vecteur idéologique a été renouvelé, que l’apeurement facile est présent dans les sociétés dites « sécurisées ». Le jihadisme renaît au sein de sociétés en crise incapables de se réformer, mais se présente sans programme économique, et autour d’un passé mythifié sans penser et préparer le futur. Le terrorisme est présent, mais divisé, déstructuré, avec des groupes et groupuscules en rivalité. Les trois chocs de la lutte antiterroriste ont été en Afghanistan, avec une réponse technologique souvent inadaptée, la Lybie, avec une campagne militaire très médiatisée qui a laissé le pays divisé et exsangue, et enfin l’Irak, où l’auteur précise que pour une fois que la lutte se faisait territorialement avec la prise de contrôle de territoires et une guerre statique sans guérilla, les forces militaires ne sont pas intervenues au sol au côté des alliés sur place, illustrant un problème décisionnaire.

 

Conclusion

 

Nous sommes passés très rapidement sur les annexes indispensables présentant la littérature « terroriste », qui présente ou peint ce type d’action, du tyrannicide Lorenzaccio d’Alfred de Musset aux anarchistes russes présents dans certaines œuvres littéraires. On retrouve aussi dans ces annexes des manifestes, des discours et des théories sur le terrorisme révolutionnaire, sur la guérilla, mais aussi sur l’islamisme du XXe siècle.

 


Le terrorisme anarchiste en 1894, avec l’assassinat du quatrième président de la IIIe République. Edition du 2 juillet 1894 du Petit Journal.

 

 

En définitive, ce livre répond à une véritable demande intellectuelle et populaire : le besoin de comprendre ce qui touche aujourd’hui si fortement la France. On découvre au fil de ces pages que le terrorisme a toujours existé, et qu’il est un mode d’action basé sur la psychologie et la déstabilisation des Etats, et que seules des réponses politiques et idéologiques permettent d’anéantir ces courants, pour empêcher de construire ces groupes sur des terreaux humains parfois déclassés, parfois non. Le livre ne répond malheureusement pas entièrement aux questions amplement débattues par ailleurs de la communication sur les réseaux sociaux, et sur les cellules terroristes qui recrutent même de jeunes convertis : comment comprendre l’intériorisation de la lutte contre l’Occident chez un Occidental ? Est-ce uniquement une question de déclassement ? La réponse, négative, est amplement débattue dans les médias aujourd’hui.

 


Θουκυδίδης (Thoukydides, ou Thucydide) (460-395 avant Jésus-Christ) est un des plus anciens auteurs qui a pour but d’analyser un conflit et d’expliciter ses conditions culturelles, économiques et matérielles dans son Histoire de la Guerre du Péloponnèse (431-404), le long conflit opposant la Ligue de Délos conduite par Athènes et la Ligue du Péloponnèse menée par Sparte. Il y mène une analyse rationnelle, et fixe pour plusieurs siècles, voire plusieurs millénaires le rôle de l’historien, rendant un récit cohérent autour de faits et d’explications.

 

Replacer un phénomène humain, qui plus est violent, est aussi la tâche de l’historien. Il n’a pas forcément les armes et les moyens de dire comment réagir face à la violence humaine, mais il peut au moins présenter les conditions matérielles, culturelles, sociales et historiques qui ont prévalu dans l’appréhension du phénomène terroriste. C’est pour cela que cet ouvrage nous permet de saisir sur le vif un phénomène extrêmement contemporain.

 

Notes :

  • [1] CHALIAND, G., BLIN, A. (dir.) (2016). Histoire du terrorisme. De l’Antiquité à Daesh., Pluriel, Villeneuve d’Ascq, 836 p.
  • [2] En référence à l’ouvrage de Samuel Huntington, The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order (1996).
  • [3] Il renvoie implicitement aux travaux de Max Weber, notamment dans deux conférences de 1917 et 1919 retranscrites et traduites dans Le savant et le politique.
  • [4] Ce qui peut être un peu plus complexe, comme nous le rappelons en conclusion.

 

Les autres comptes-rendus  :

Rédacteur pour Mundus Bellicus et la Gazette du Wargamer, j'écris sur l'actualité, l'actualité culturelle, la géopolitique et l'histoire militaire.

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