Etre roi avant d’être pharaon (Chronique historique – L’Egypte antique #2)

D’après les listes dynastiques établies par Manéthon au IIIe siècle avant Jésus-Christ, l’histoire de l’Egypte pharaonique commence avec le roi Narmer (ou Ménès), qu’on date de -3150, et qui unifie la Haute et Basse-Egypte. Néanmoins, plutôt qu’une révolution, les études archéologiques permettent de replacer les premiers pharaons dans une continuité historique, dans la période qu’on appelle parfois « prédynastique », terme qui peut agacer les historiens. En effet cela suppose que les premières monarchies nilotiques devaient aboutir aux dynasties pharaoniques telles qu’on les connait. Il s’avère que Narmer et ses successeurs s’inscrivent dans cette continuité historique royale.

 

I. Néolithisation de l’Egypte

 

Nous avons parlé dans le précédent épisode du terme de « révolution néolithique », forgé notamment par Vere Gordon Childe (1892-1957) pour décrire la période où les sociétés humaines se sédentarisent, développent l’élevage et l’agriculture, et forment des villes. Malgré des découvertes nuançant cette révolution, notamment en étudiant la sédentarisation précoce, et les dynamiques de diffusion, il y a bien eu une transition entre deux économies différentes. Un des centres de cette « révolution » a été la Mésopotamie, le pays entre deux fleuves (μεσο : entre, ποταμός : fleuve), vers -9000. Des archéologues, et notamment James Henry Breasted dans Outlines of European History (1914), ont parlé de « croissant fertile » pour désigner cette zone courbe, qui part du Tigre et de l’Euphrate pour remonter vers la Méditerranée en une sorte de croissant pour former une zone bioclimatique favorable à l’agriculture. Ce croissant s’étendrait à l’Egypte selon une conception plus large, développée par V. Gordon Childe dans The most ancient East (1928).

 


Le croissant fertile tel qu’étendu à l’Egypte.

 

Quoi qu’il en soit, les premières traces de sédentarisation en Egypte remontent à -6000. Ainsi, en Basse-Egypte, la culture du blé, de l’orge, et l’élevage prennent le pas sur la cueillette, la pêche et la chasse, mais la stratification sociale reste moins marquée qu’en Haute-Egypte et en Basse-Nubie. Dans ces derniers ensembles géographiques, l’émergence de nécropoles puis de tombes ornées et complexes témoignent de statuts sociaux de plus en plus différenciés, avec l’émergence d’une élite.

 

II. La Haute-Egypte et la royauté

 

Vers -7000 et -6000, la Haute-Egypte est encore peuplée de pasteurs, venant à intervalles réguliers sur les bords du Nil. Avec l’aridification progressive, les établissements de pasteurs deviennent permanents, aboutissant à une phase de sédentarisation. La dernière phase préhistorique de l’Egypte peut être divisée en trois phases, illustrée par l’étude stratigraphique du site de Nagada entre -3800 et -3150, méthode popularisée par un égyptologue précurseur, Sir William Matthew Flinders Petrie (1853-1942).

 

a) Nagada I (-3800/-3500) : les débuts de la stratification sociale

 

Durant Nagada I, la stratification sociale en Haute-Egypte est de plus en plus marquée, couplée avec la construction des lieux de stockages de céréales et l’émergence d’un système de redistribution, aboutissant à la formation d’une administration et d’une élite. Les tombes des puissants sont davantage ornées (vases) et les matériaux du cercueil évoluent vers le bois et l’argile. Des sites importants apparaissent, tel Hiérakonpolis, Abydos, et jusqu’en Nubie avec Sayala et Qoustoul.

 

b) Nagada II (-3500/-3300) : le contrôle du territoire

 

La phase de Nagada II marque une accélération de cette stratification sociale, avec des nécropoles séparées, des sarcophages, des offrandes, et des tombes à chambres multiples. On estime que la population de Hiérakonpolis atteint à l’époque les 10 000 habitants, en absorbant la population des villages alentour. Néanmoins, ces premières villes sont davantage des villes-carrefour que des agrovilles. Contrairement aux cités mésopotamiennes, larges et ayant une surface agricole importante, ces villes-carrefour sont plus resserrées, et placées à la croisée du Nil et des ouadis donnant sur la Mer Rouge. Il s’agit dès lors de contrôler le fleuve et les principaux axes, aboutissant aux premiers combats pour l’hégémonie locale. L’établissement de la forteresse d’Eléphantine, près de la première cataracte, obéit à cette nouvelle logique de contrôle et de défense.

 


Les restes d’Eléphantine aujourd’hui. L’île sert de noeud commercial et de site défensif dès le IVe millénaire avant Jésus-Christ (AntikForever).

 

La Haute-Egypte commence alors à se distinguer de la Nubie. Dans cette dernière, le pastoralisme et la chasse sont encore prégnants. On y cultive le millet et le sogho, et les groupes producteurs sont autonomes. A l’inverse, en Haute-Egypte, les états naissants développent une certaine exigence fiscale, couplée à une royauté encore mal connue, d’abord locale, puis capable de déborder sur la Nubie et la Basse-Egypte. En Basse-Egypte justement, durant la même époque, les échanges s’intensifient avec le Levant : cuivre, céramique, bière. La région devient une interface entre la Haute-Egypte et le Levant, et une stratification sociale se met aussi en place, à un rythme néanmoins différent. Des rois locaux essaiment également.

 

c) Nagada III (-3300/-3150) : vers l’unification ?

 

Durant cette dernière période, la puissance d’Hiérakonpolis décline en partie, contrairement à celle d’Abydos, qui devient le tombeau des rois de la région, qui ont semble-t-il réussi à unifier Haute et Basse-Egypte, avant Narmer (-3150), le premier dynaste égyptien connu notamment grâce à la palette portant son nom. On appelle les rois d’avant Narmer ceux de la dynastie 0, puisqu’avant la première décrite par Manéthon. Néanmoins, les sources ne permettent pas d’établir des chronologies précises.

 


Le poignard du Gebel el-Arak (Musée du Louvre). La scène de combat du devant est complétée sur l’arrière par une scène assez mésopotamienne où l’individu est le maître des animaux.

 

Ce qui est important à noter malgré tout, c’est la diffusion de pratiques entre Haute et Basse-Egypte, permise notamment par les liens commerciaux plus étroits, allant jusqu’au Levant. Pour illustrer ce fait, on peut mentionner la tombe U-j, d’un certain roi Scorpion, comprenant des objets de facture levantine. De même, le Poignard « du Gebel el-Arak » (Musée du Louvre) comprend des thèmes nilotiques comme mésopotamiens : embarcations du Nil, monarque guerrier, maître des animaux. Ce lien nilotique a pu faciliter l’émergence d’une monarchie liant Haute et Basse-Egypte, et qui sera définitivement connue sous le règne de Narmer à partir de -3150.

 

Conclusion

 

Le pharaon, qu’on connait surtout à partir de Narmer, est en fait l’héritier des pratiques royales de ce qu’on a pu appeler la dynastie 0, développées entre les périodes Nagada II et Nagada III en Haute et Basse-Egypte. Avec Narmer, on trouve ainsi une des premières traces d’écriture en hiéroglyphe, avec la palette portant son nom, ainsi que le premier pharaon véritablement connu des textes postérieurs. La sédentarisation, la redistribution des ressources, la stratification sociale, l’émergence d’une élite, les pratiques commerciales, la diffusion des pratiques le long du Nil ont pu aboutir à l’émergence des premières monarchies nilotiques, voire des premières hégémonies. De cette époque, on retient notamment les symboles suivants :

  • la couronne blanche et rouge, symbolisant l’union des deux terres ;
  • le bateau, l’embarcation du Nil ;
  • la mise à mort des adversaires et leur emprisonnement ;
  • le roi-faucon, rappelant le lien avec le dieu Horus.

 


La palette de Narmer. On reconnait les deux couronnes, une sur face, la représentation d’Horus, et le monarque-guerrier tenant en son pouvoir un adversaire pour le châtier avec sa masse.

 

Abydos est vraisemblablement la principauté qui a réussi à s’imposer en Egypte. Nous verrons ce qu’on sait du règne des premiers dynastes, et de leurs fameuses pyramides, dans un prochain épisode.

 

Bibliographie

  • AGUT, Damien, MORENO GARCIA, Juan Carlos (2016). L’Egypte des pharaons. De Narmer à Dioclétien. 3150 av J.-0.C – 284 apr. J.-C., Belin, Collection « Mondes anciens », Saint-Just-la-Pendue, 847 p.
  • BREASTEAD, J. H. (1914). Outlines of European History
  • CAPDEPUY, V. (2008). Le « Croissant fertile ». Naissance, définition et usages d’un concept géohistorique. L’Information géographique, vol. 72(2), 89-106. doi:10.3917/lig.722.0089.
  • DHORME, E. (1936). « V. Gordon Childe. – L’Orient préhistorique. », In Syria, tome 17, fascicule 4, p. 377-380, en ligne, consulté le 03/02/2019, www.persee.fr/doc/syria_0039-7946_1936_num_17_4_8354_t1_0377_0000_1
  • GORDON CHILDE, V. (1928). The Most Ancient East. The Oriental Prelude To European Prehistory
  •  Musée du Louvre, Poignard « du Gebel el-Arak », en ligne, consulté le 10/02/2019, https://www.louvre.fr/oeuvre-notices/poignard-du-gebel-el-arak

 

Chroniques historiques – L’Egypte antique

Administrateur et rédacteur-en-chef omnipotent, j'écris sur l'actualité vidéoludique, l'actualité culturelle, la géopolitique et l'histoire militaire, parfois en partenariat avec Historia Games, Mundus Bellicus et la Gazette du Wargamer.

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