Gestion, difficulté, violence – Le cocktail Dwarf Fortress (2006-2018)

(Edit 2018 : il est temps de dépoussiérer un peu la critique d’un monument vidéoludique qu’on ne peut décemment pas passer sous silence, combinant une liberté d’action presque totale et un jeu de gestion aux possibilités ahurissantes. C’est parti). On peut classer les individus en deux catégories : ceux qui vouent un véritable culte à Dwarf Fortress, et les autres. Pour ces derniers, nous sommes obligés de nous lancer à notre tour dans l’aventure pour leur expliquer à quel point DF a créé une expérience unique dans le monde du jeu vidéo.

 


Tenez, qu’est ce que je vous disais : une argumentation simple et concise de fan.

 

I. C’est quoi ce truc ?

 

Mais je vous vois perplexe. Laissez-moi vous expliquer. Il était une fois, Toady One, qui après des études de mathématiques assez poussées (en tout cas pour moi) se lance dans l’informatique. Il sort une poignée de petits jeux sympatoches, parmi lesquels un jeu de gestion de gang original, Liberty Crime Squad (2004), et un jeu où il faut recoudre vos compagnons blessés sur un champ de bataille sans se prendre une bastos dans World War I Medic. Mais surtout, il commence à développer Dwarf Fortress à partir de 2002. La première version jouable est mise sur Internet en 2006, et depuis lors, le développement du jeu se poursuit sans interruption aucune. DF est une sorte d’alpha perpétuelle gratuite, vu que Tarn Adams et son frère continuent de rajouter des éléments.

 

 

DF est surtout connu pour son mode de jeu appelé « Fortress », qui a d’ailleurs donné le nom du jeu, et qui va ici nous intéresser particulièrement. Il existe aussi un mode aventure, à la mode des rogue-like. Pour ceux qui ne suivent pas, ces derniers sont des jeux dérivés de Rogue (1980), consistant la plupart du temps à faire descendre (ou monter) un personnage dans un donjon pour tuer le grand boss ou ramasser des pierres magiques. Dérivé des jeux de rôles, ces « rogue-like » permettent généralement de choisir une race et une classe, et marchent selon un principe de compétences et de niveaux à monter. La principale particularité de ce genre de jeu est son extrême difficulté et le fait que la mort est définitive.

 

II. Le bureau de la légende

 

Avant de pouvoir faire quoi que ce soit, le jeu nous demande de créer un monde. A partir de quelques paramètres généraux, les éléments naturels se forment, ainsi que l’histoire globale. Zach Adams, le frère de Tarn, s’est d’ailleurs chargé de cette partie : l’histoire entière du monde est générée de façon entièrement procédurale, et est parfois épique. Elle raconte l’histoire de peuples (nains, elfes, humains, gobelins), de démons, de personnages, et de morts glorieuses. Il est d’ailleurs assez drôle de retrouver dans nos parties des démons qui ont occis plus d’une cinquantaine de peuples, même si le rire peut devenir assez vite jaune. Des interfaces créées par les joueurs permettent même d’étudier des statistiques sur chaque race et peuple, chose que je pratique d’ailleurs dans le premier épisode de mon récit de partie (les images suivantes seront tirées de ce récit).

 

 

III. Le city-builder ultime

 

Après avoir choisi un lieu propice à l’établissement d’une colonie sur la mappemonde réalisée, et généralement, près d’un point d’eau, possédant des minerais et des sols fertiles, et avec un accès direct à une forêt si vous êtes malins, il est temps de partir coloniser ! Faites aussi attention à la classification du terrain : s’il est hanté par exemple, préparez-vous rapidement à vous enterrer dans votre forteresse-bunker avant de voir arriver des pluies sanglantes et des légions de mutants. Aussi, la proximité d’une tour de nécromancien ou de multiples nations gobelines peut offrir quelques surprises. Après avoir choisi l’appartenance à une des différentes nations naines (taper « TAB »), il est temps de préparer une expédition. 7 nains (vous aurez compris la blague), avec chacun une personnalité propre, des goûts et des inclinations sociales personnels.

 


Ca, c’est UN nain…

 

Après avoir choisi la nature du convoi et les compétences de chacun, il est temps de s’établir sur la nouvelle terre ! DF est riche en compétences et métiers. Le bûcheron coupera du bois, le bois sera ramassé par les collecteurs, les artisans du bois fabriqueront un lit, lit qu’il faudra placer dans une chambre, qui devra être préalablement creusée et aménagée. Comme vous pouvez le voir, de gigantesques chaînes de production vont avoir lieu. Notons que vous mettez en place des actions, et que vous devez attendre que les nains les exécutent. Une sorte de jeu de stratégie indirect similaire au god game (Populous) et au jeu de gestion.

 

 

Le but de DF est évidemment de développer une forteresse, et cela passe généralement par le minage, sachant que le sol peut être creusé sur plus de 100 niveaux. Aménager des fermes souterraines, un puits pour puiser de l’eau dans des cavernes, condamner l’ouverture de la forteresse par un pont-levis permettant de se protéger des invasions, organiser une force armée et l’entraîner, les équiper grâce à des équipes de forgerons, aménager des dortoirs et des cantines, élever les enfants que les nains auront entre eux, accueillir les migrants annuels ou biannuels qui ont été attirés par la prospérité de votre forteresse (à vous de les protéger s’ils arrivent en plein milieu d’un raid gobelin), aménager des défenses efficaces à base de douves et de fortifications, voir les nains élire un maire, organiser un système de justice et d’exécution capitale pour maintenir l’ordre… On peut tout faire dans Dwarf Fortress. La représentation 3D du monde permet même d’aménager de gigantesques tours, mais attentions aux ennemis volants. Mais l’important est de survivre, c’est-à-dire déjà d’alimenter en alcool (et oui, l’eau est un besoin purement médical) et en nourriture vos nains. Ce qui n’est pas forcément très simple.

 

 

Et justement, toutes ces possibilités s’accompagnent d’une difficulté assez ahurissante. Sachant que chaque nain a ses propres pensées et relations sociales, que pensez-vous qu’il risque d’arriver à un nain mentalement instable qui vient de perdre sa femme et ses deux fils ? Les fameux risques de « tantrum ». Inévitable, et un nain qui devient fou pour une raison x ou y (exemple : rester enfermer dans une forteresse alors que des gobelins campent dehors) commencera à attaquer d’autres nains, et on peut vite arriver à une « spiral tantrum », c’est-à-dire un massacre général, et votre magnifique forteresse de 200 nains va se transformer en gigantesque charnier. Rajoutez à cela le bruit, et l’odeur, et les survivants auront alors fort à faire pour aménager des cimetières pour leurs défunts avant que leurs fantômes ne commencent à mettre le souc. Mais ces dissensions internes ne doivent pas faire oublier que le danger peut aussi venir de l’extérieur. Des démons oubliés, des dieux corrompus vieux de cinq cents ans en fonction de l’histoire de votre monde peuvent tout à fait organiser quelques visites de courtoisie. Quand ceux-ci sont composés d’air et peuvent ranimer les morts, c’est toujours marrant. N’oublions pas aussi les gobelins, vos farouches ennemis, qui lanceront des raids réguliers, et vous allez comprendre que la défense est une composante fondamentale, mais aussi que les parties peuvent rapidement finir. Tiens, vous pensez être en sécurité derrière une porte en fer ? Dommage, les gobelins ont ramené un troll.

 

 

Et on arrive au système de combat, un des plus complets existants. Chaque individu est représenté en jeu avec tous ses membres, du petit doigt de pied à la tête, en passant par les organes internes. Les combats peuvent dès lors devenir très violents, et vous finirez par ramasser vos nains à la petite cuillère. D’ailleurs, fuyez les crocodiles, conseil d’ami… Car oui, les animaux de la cambrousse peuvent être très dangereux, et commencer une forteresse avec trois nains manchots, c’est pas forcément la joie. Il faudra penser à aménager un système médical, lui aussi très bien fait, avec le médecin généraliste qui ausculte la pauvre victime et le chirurgien qui s’occupe de remettre en place ce qui dépasse… On peut même donner des béquilles au pauvre nain ayant perdu une jambe (imaginez le héros légendaire qui bat des cyclopes en se déplaçant avec des béquilles… EPIQUE). Les combats sont aussi très aléatoires. Votre meilleur guerrier, blindé d’armures, vainqueurs de colosses pourra tout simplement mourir d’une gangrène lorsqu’un gobelin famélique lui aura décoché une flèche dans le pied, tandis qu’un enfant nain pourra avoir un énorme coup de chance et réussir à énucléer un crocodile un peu trop aventureux. On le voit, des possibilités légendaires s’offrent à nous, d’autant qu’on possède des rapports détaillés de combat. Par contre, âme sensible s’abstenir.

 

IV. Un jeu austère et difficile

 

Comme vous l’aurez compris, vos nains sont très fragiles, et la mort fait partie du jeu. Et avec toutes les catastrophes qui vous tombent sur le coin de la figure, il arrive souvent que vos nains soient tous exterminés. A ce moment-là, game over. C’est le côté rogue-like du mode forteresse. Notons que les prochaines expéditions que vous pourrez faire seront dans le même monde, et que vous pourrez très bien revenir sur le lieu de votre ancienne forteresse pour retenter votre chance. De même, le mode aventure vous permettra de visiter vos anciennes forteresses ! Les adeptes de DF ont d’ailleurs créé le concept de « fun » à partir de la devise du jeu « Losing is fun ». A ce moment-là, tout est synonyme de fun. Un vampire s’est infiltré dans votre forteresse ? Fun. Votre armée durement entraînée s’est faite entièrement exterminée en un instant par un dragon cracheur d’acide ? Fun. Vous avez oublié de relever le pont-levis ? Fun. Des migrants arrivent au moment où trois démons vous attaquent ? Fun. Un nain en tantrum ouvre les portes de la forteresse ? Fun. DF est un jeu qu’on peut d’ailleurs romancer sans difficulté. Mais, il y a un hic, voire plusieurs. Le jeu est certes immensément riche, mais possède de gros défauts qui suffisent parfois à décourager les plus courageux. Déjà, les graphismes. C’est de l’ASCII, autant dire que c’est pas très joli, voire repoussant pour la plupart des gens.

 


Une forteresse bien développée. Tout à gauche, on reconnait un pont sur la rivière bleue. On voit aussi quelques animaux (lettres de l’alphabet) et nains (les faces spéciales). On voit aussi le mur de la forteresse, derrière lequel on retrouve deux balistes pour accueillir les intrus. On voit aussi des chambres au milieu de l’écran… Comment ça vous ne voyez que des caractères bizarres ?

 


Le gars de Rock Paper and Shotgun qui galère pour expliquer à son lectorat ce qu’il se passe

 

Notons que le jeu qui a quand même une grosse communauté de fans (majoritairement anglais) ont déjà créé des mods graphiques qui améliorent un peu la qualité graphique, sans être transcendant. Moi je dis, choisissez entre des supers graphismes, et un super gameplay. Mais ce n’est que mon avis. Et, vu ce qui arrive dans les combats, je n’ose pas imaginer ce que ça donnerait avec des graphismes ultra-réalistes : lorsque un rocher tombe sur un nain et qu’on voit un bout de corps qui vole dans la nature, on remercie les graphismes peu détaillés. Et puis quand des enfants meurent…

 


Des manières de rendre le jeu plus agréable

 

Ensuite, l’interface. Elle est assez immonde : pas de clic à la souris, tout plein de raccourcis non intuitifs et de menus déroulants, là c’est clair que c’est tout sauf « user-friendly ». Préparez-vous des listes de raccourcis (conseil d’ami). Enfin, le jeu en lui-même. La tonne de possibilités fait qu’on est inévitablement perdu. Comment s’y prendre alors ? Pas le choix, appel à la communauté. Et justement, la communauté très présente du jeu sur le site officiel est là pour vous soutenir (en anglais). Certes, le jeu et la communauté sont anglais, mais raison de plus : il est temps d’apprendre la langue de Shakespeare ! D’autant que le jeu en lui-même ne nécessite pas forcément d’être bilingue.

 

V. Une belle communauté

 

Commençons par les anglais. Le forum précité est très intéressant, mais on retrouve aussi un wiki très détaillé, et de multiples guides écrits ou en vidéos. Si c’est en anglais, vous allez trouver votre bonheur. Et figurez-vous qu’on a aussi une communauté de français plutôt active. Déjà, les malades mentaux du forum de Canard PC (c’est sur ce forum que j’ai découvert DF), ou encore, le blog de http://justeunnain.blogspot.fr. On retrouve aussi quelques guides vidéos comme celui appelé GobboTuto. Et on retrouve aussi quelques initiés sur le forum de librejeu, et même sur celui de jeuxvideo.com. Donc, la difficulté est dépassée : n’hésitez pas à poser des questions à tous ces gens-là ! En plus d’être assez amicaux, ils se feront un plaisir de vous aider.

 

VI. Conclusion

 

Un jeu dur, un jeu épique, un jeu prenant, mais des graphismes tout pourris et une interface moisie, il va vous falloir choisir entre un haussement d’épaule, ou un téléchargement rapide. Je vous conseille de l’essayer, quoi que vous puissiez penser. Regarder quelques guides, lancez-vous dedans, faites des erreurs, perdez votre forteresse de manière épique, et vous verrez alors tout le potentiel de ce jeu. Il n’est toujours pas fini, les créateurs ont toujours pleins d’idées à rajouter (la 3D par exemple est récente), et la communauté est sympathique. Si sympathique d’ailleurs que les créateurs du jeu qui s’en occupent à temps pleins bénéficient de dons, qui peuvent aller entre 1000 et 5000 euros par mois. C’est dire le niveau de fan-attitude des joueurs de DF ! Téléchargez donc le Lazy Newb Pack qui contient déjà des mods graphiques et quelques améliorations, dont le fameux Dwarf Therapist qui permet de gérer les métiers de tous vos nains en quelques clics plutôt que de passer par des menus horribles, et allez lire Boatmurdered ou Bronze Murder, des histoires qui seules vous donneront envie de vous lancer dans l’aventure.

 

Edit 2017 : j’ai maintenant un récit Dwarf Fortress en stock, et même un tournoi.

 

Edit 2018 : la religion, la magie, pouvoir laisser une forteresse autonome, partir à la conquête d’artefacts, toutes ces choses ont été rajoutées au fil des années et continuent d’enrichir la formule légendaire.

 

Liste des City-builder :

 

Liste des jeux de Gestion :

 

Liste des jeux vidéos du site.

Administrateur et rédacteur-en-chef omnipotent, j'écris sur l'actualité vidéoludique, l'actualité culturelle, la géopolitique et l'histoire militaire, parfois en partenariat avec Historia Games, Mundus Bellicus et la Gazette du Wargamer.

4 Comments
  1. Reply Nathaniel GOUSSET 8 janvier 2018 at 11 h 59 min

    Petite question qui me taraude:

    Que penses-tu de la version édité par Paradox ?

    • Reply Marin S. (Captain Sparke) 8 janvier 2018 at 15 h 32 min

      Houla, une pâle copie assurément de l’oeuvre originale. Les Dwarf Fortress-like sont plus ou moins nombreux, mais celui dont tu parles, A Game of Dwarves (2012), en plus d’être payant, n’a pas grand intérêt, à mon sens. Autant aller avec l’illustre Dwarf Fortress 😉

  2. Reply Nathaniel GOUSSET 8 janvier 2018 at 16 h 06 min

    Merci, pour ton avis expert 🙂

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