Une cure d’histoire salutaire, Préhistoires d’Europe d’A. Lehoërff (Compte-Rendu)

La collection Mondes Anciens

 

Avec la Collection d’Histoire de France aux Editions Belin en 13 tomes traitant tous les aspects de la civilisation, de « La France avant la France » à 2005, Joël Cornette a réussi son pari de convoquer des spécialistes pour parler de tous les sujets, qu’ils soient politiques, économiques, militaires, sociétaux, culturels et que sais-je encore, en convoquant une masse considérable, et en couleur, de documents iconographiques. Combattant les préjugés historiques encore tenaces, et intégrant une part importante dédiée à l’historiographie, cette collection, bien que chère, est un atout indispensable pour qui veut comprendre l’histoire de France, contre les bonimenteurs de tout poil qui hantent les médias d’aujourd’hui, et qui vendent leur propre histoire de France.

 


Petite vidéo de présentation de J. Cornette de son Histoire de France.

 

Une nouvelle collection voit donc le jour, et en mars 2016 sort le premier tome des « Mondes Anciens », toujours sous la direction de J. Cornette, l’historien à la bibliographie longue comme le bras. Il s’agit de revenir sur les grandes civilisations anciennes, à « la source de notre monde contemporain ». Situer l’histoire de l’homme sur plusieurs millénaires permet ainsi « une distance et un recul salutaires » face à un présent qui réfléchit peu à ses racines. Deux tomes sont déjà parus : en mars 2016, Préhistoires d’Europe. De Néandertal à Vercingétorix 40 000 – 52 avant notre ère, et en octobre L’Egypte des Pharaons. De Narmer à Dioclétien 3150 av. J.-C. – 284 apr. J-C.

 

L’Europe, terrain de jeux archéologiques

 

Anne Lehoërff, historienne et archéologue émérite, s’est chargée de rédiger les 604 pages du premier livre, massif, de la collection. Correctement écrit, celui-ci s’attache ainsi à considérer plus particulièrement l’espace européen. Si les remarques préliminaires sur la préhistoire et la protohistoire permettent d’élaborer un cheminement universel, il s’agit ensuite de restreindre les recherches à l’ensemble des sources non écrites européennes, jusqu’à la domination de Rome. Les autres régions du monde, comme l’Egypte, la Mésopotamie, l’Afrique ont une singulière histoire qu’on ne pouvait synthétiser ici. Ce n’est que l’arrivée de sources écrites, sans compter les inscriptions, qui permet de stopper le discours très construit et étayé de par les illustrations nombreuses et intégrées au récit.

 

 

De l’homme de Néandertal qui disparait et laisse globalement place à son cousin l’Homo Sapiens sur le continent, jusqu’au celte Vercingétorix, se retrouvant à combattre les Romains de Jules César, les cultures se sont succédées, et c’est une vraie recherche des origines qui se joue ici : en partant des parois rupestres, de l’outillage et des traces squelettiques et archéologiques des hommes d’Europe, le discours s’étend. Des groupes limités en taille de chasseur-cueilleurs jusqu’aux premières traces d’agriculture et de ce qu’on a pu appeler le processus de « néolithisation ». Comme le rappelle si bien le titre, il n’y a pas une seule préhistoire européenne, mais plusieurs. L’évolution n’est pas linéaire, elle ne part pas d’un point A pour arriver à un point B dans une sorte d’évolutionnisme cohérent. Et cette complexité transparaît bien dans l’œuvre de A. Lehoërff.

L’Homo Sapiens avant l’Homo Sapiens

 

Sans source écrite, difficile d’élaborer un récit complètement cohérent des quelques 39 000 années avant la domination romaine de l’espace celte occidental. Et pourtant, les monuments, les traces d’habitation, d’enceinte, les nécropoles, les rites funéraires, l’art, les objets d’artisanat, les traces d’utilisation des métaux, la création des armes offensives et défensives faites uniquement pour le combat, l’habillement : toutes ces choses montrent que même sans source écrite, l’homme n’a pas été cette brute ignare vivant à demi-nu et frappant sur son compagnon avec un gourdin. Plutôt que de dire comme on peut entendre aujourd’hui que nous sommes plus évolués intellectuellement que nos ancêtres, il est important de se dire que peut-être une des seules choses qui a changé, c’est la technicité.

 


Nous sommes UNE espèce, UNE race : l’Homo Sapiens.

 

Ces idées sont particulièrement visibles dans le bilan historiographique établi par l’auteur. Evidemment, depuis la naissance de la discipline, qui est arrivé globalement au XIXe siècle, pour pouvoir remonter au-delà des peuplades gauloises pour l’Europe, de multiples récits sont venus commenter une période où les sources continuent de se faire jour aujourd’hui. La discipline changeante a fait la place à un certain nombre de discours reportés ou non dans la culture populaire, et la synthèse d’A. Lehoërff est là encore d’un grand intérêt.

 

Un cheminement cohérent

 

Après une présentation nécessaire d’un monde aux noms changeants, au sein d’une discipline récente et à partir de sources non écrites, l’auteur part de la constitution du genre Homo, de son implantation progressive, au gré des espèces, au sein de l’espace européen. La mutation du chasseur-cueilleur, l’espace de la néolithisation et de la transformation en une Europe paysanne restent progressifs. Les espaces sont marqués par une certaine monumentalisation, traduisant des pratiques rituelles, funéraires, témoignage de cultures aujourd’hui disparues, ce qui est l’occasion de revenir sur le cas des dolmens et des menhirs, bien antérieurs aux Gaulois, et surtout seuls vestiges squelettiques d’ensembles funéraires aux matériaux périssables.

Découvert dans la glace avec son équipement et son habillement, voici l’homme d’Ötzi, témoin d’une époque.

 

Malgré la pénurie de sources, nous sommes capables de voir la présence d’une mobilité de l’homme, à travers les espaces, et même les espaces maritimes, preuve déjà d’une technicité avancée. Les échanges de matériaux et d’idées sont bien présents dans cette Europe originelle. Une partie un peu plus originale concerne l’ensemble lacustre alpin. Très bien conservés, les restes des habitats, et même le fameux Ötzi, donnent corps à la vie des environs vers -3000 : habitat, pratiques alimentaires, vie autour de lacs, avec la présence d’habitations sur pilotis, d’une enceinte terrestre et de barques pour pêcher, etc. La guerre à l’époque préhistorique, déjà élaborée, à l’extension d’une certaine catégorie de population pré-urbaine avec un certain mode de vie et de la structuration des sociétés aboutissent à la question épineuse du monde celte, en plein Âge de Fer, dans un monde qui, malgré une certaine permanence, se transforme peu à peu, jusqu’à la conclusion de l’ouvrage autour du personnage de Vercingétorix.

 

Conclusion

 

Apporter de la connaissance, briser les mythes historiques encore tenaces, nous faire découvrir sous un nouveau jour un monde bien humain qu’on pensait perdu, l’ouvrage d’A. Lehorëff est bien une cure d’histoire salutaire, malgré le sujet très préhistorique. Sans compter à la fin du livre la partie « Atelier de l’historien », qui permet de revenir sur cette étude des hommes d’aujourd’hui sur leur lointain passé, leur méthode de travail, et qui peut être une ouverture intéressante pour tous les amateurs du passé.

 

Les autres comptes-rendus  :

 

Administrateur et rédacteur-en-chef omnipotent, j'écris sur l'actualité vidéoludique, l'actualité culturelle, la géopolitique et l'histoire militaire, parfois en partenariat avec Historia Games, Mundus Bellicus et la Gazette du Wargamer.

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