L’admissibilité à l’ENS de Lyon, ou la torture psycho-géographique (Critique autre)

Les meilleures choses ont une fin. Donc a fortiori, les moments horribles aussi : c’est donc la fin de la prépa, once and for all. Et comme je suis sympa, je vous emmène avec moi dans l’aventure de l’admissibilité, ce moment où après un mois de semi-vacances on vous apprend que oui vous avez été bon, et que oui ça se paye par un billet de train vers Lyon pour trois semaines de fun. Amazing.

 

I. L’appel de Gerland

 

Bien évidemment, personne ne s’attend jamais à être admissible (il y a des exceptions, comme ces élèves portés aux nues depuis le début de l’année par l’assemblé professorale, mais bon) et personne ne s’attend à découvrir Lyon pour une telle raison. Les fous. Alors je ne vais pas vous faire visiter, mais le site de l’Ecole Normale Supérieure de Lyon est divisé en deux campus, un scientifique, un littéraire (schématiquement). C’est dans le quartier des anciens abattoirs, et c’est assez moche. Oui oui, moche. On se dit que vu les efforts fournis ils auraient pu éviter le préfabriqué dans un quartier de grands ensembles mais bon. Y a quand même des jardins, c’est toujours ça de pris.

 

N’hésitez pas à loger sur place : il suffit d’envoyer un mail avec votre convocation et un résumé de ce que vous êtes dès minuit le jour-dit, et 30 euros par nuit vous seront débités pour une chambre très correcte. Un hôtel peu cher, avec une chambre entre 15 et 20m2. Certains paient plus pour ça. Par contre, pas d’oreillers, pas de vrais draps, pas de couverture. Camping sauvage sur matelas requis pour une bonne nuit, pensez à vos sacs de couchage et à vos oreillers.

 

Le Bureau des Etudiants accueille les candidats pour les faire manger (c’est des pâtes hein, ne rêvez pas !) et essaient parfois de vous déstresser, les fous, d’autant plus qu’on parle généralement avec les autres admissibles pour des conversations empreintes de poésie onirique (« ah oui tu es tombé sur ça, oulala c’est dur, mon dieu j’ai envie de mourir »).

 

II. Des épreuves par milliers

 

On est pas là non plus pour rigoler. Tenue correcte exigée comme on dit dans le milieu, donc sortez vos chemises, des pantalons et chaussures sobres et peut-être une jolie veste si vous êtes un mâle (vous serez peu nombreux, assurez votre coup !).

 

Pour le tirage c’est extrêmement simple, mais les gens ont tendance à stresser s’ils n’y connaissent rien. Il y a en fait deux salles à connaître : la salle de tirage de sujet pour le français et l’approche des sciences humaines, et la salle de tirage pour tout le reste suivant votre spécialité. Vous vous pointez devant ces salles quinze minutes avant (moi c’était une demi-heure, ne me jugez pas), vous passez par les phases « ça va être tranquille » « oh mon dieu en fait j’ai peur » « j’ai envie de mourir » « tiens si j’allais aux toilettes trente secondes avant », puis on vous fait rentrer, signer, et puis on vous vire si vous n’avez ni convocation ni pièce d’identité : payez la tournée le soir dans ce cas précis. Sinon, on vous donne un sujet dont vous ne voulez absolument pas, et un surveillant vous emmène dans une salle de préparation, et à la fin du temps imparti, il vous remmène dans le lieu de punition divine passage.

 

Vous avez des dicos et d’autres trucs globalement inutiles sur les tables, mais n’hésitez pas à en chopper un si vous ne comprenez pas le sens d’une référence historico-mythico-philosophique. Le temps de préparation doit être minuté : c’est le moment de vous dire que les colles de l’année ont servi à quelque chose. Pressez-vous sans bâcler le travail, et au pire improvisation de conclusion.

 

Au moment du passage détendez-vous : ces gars vont voir une vingtaine de candidats chaque jour, ils n’ont certainement pas le temps de vous détruire le portrait et leur parole n’a aucun sens pour vous puisqu’ils ne vous disent jamais rien sur le résultat. Certains tirent la tronche, d’autres acquiescent, faites votre truc ils s’en tapent plus que vous. L’important est de tenir pile le temps imparti : ils aiment bien et SURTOUT ça fait moins de questions. Sans vouloir vous stresser, les questions représentent le moment où vous êtes le plus en danger, même si les questions ne peuvent pas détruire une belle présentation (et peuvent rehausser les moins bonnes). Donc : écoutez les questions, montrez que vous vous y intéressez, répondez à tout ce que vous pouvez et ça devrait bien se passer. Captez l’intérêt du jury en étant intéressé vous même. Notez que des hypokhâgneux ou d’autres gens peuvent assister à votre oral : ils sont derrière vous, ou sur les côtés, et franchement on s’en moque carrément.

 

N’oubliez pas le bonjour et le bonne journée, puis rentrez dans votre chambre pour enlever votre déguisement de mec qui passe un oral pour enfiler enfin le T-shirt Rammstein que vous aviez ramené avec vous on ne sait plus trop pourquoi. Vous pouvez avoir deux oraux par jour, donc à répéter. Evitez d’en mettre trois, faut pas pousser non plus.

 

En lettres vous avez en tout 4 à 5 oraux. En scientifique je m’en cogne carrément. Le seul conseil que je vous donne, c’est : mettez tout sur une semaine. Ca sert à rien, vous allez pas vous stresser comme des poux entre différentes épreuves pour réviser vu que normalement vous n’en pouvez plus de vos programmes et de la prépa en général. Et il paraît que ça donne les dents blanches. Je dis ça je dis rien. N’hésitez pas à vous détendre entre les épreuves. Je sais ça fait peur, mais une fois que vous êtes là, autant faire confiance une fois de plus à votre cerveau.

 

III. Le flashback de l’écrit

 

Pour l’écrit mêmes conseils. Rassurez-vous avec des fifiches, lisez de la fantasy pendant les moyens de transport et go. N’hésitez pas à y croire quand vous faites vos brouillons et que vous vous mettez à rédiger. Pensez à un style haut en se disant que certes on explique normalement pour des gamins de 5 ans, mais que ces mêmes gamins ont 800 points de QI. Ah et oubliez vos notes de l’année. Vos notes de l’année, c’est l’entraînement pour la vraie chose, elles ne valent rien donc tentez des trucs. Sauf si vous voulez déjà khûber, car à ce moment il faut faire genre on écoute bien les profs et on fait comme eux. Oui oui, se soumettre pour gagner un an. Après faites-vous plaisir. Vous pouvez réussir l’écrit contre l’avis de vos professeurs de toute l’année (je ne pense à personne…).

 

Ah et avec deux mois de retard, parlons du contenu de ces écrits (je sais cet article ésotérique ne va pas intéresser grand monde). Rappelez-vous, je suis option histoire-géographie et je passe Lyon donc je n’ai ni latin ni grec mais une épreuve de géographie. N’hésitez pas à voir ça si vous voulez un vrai flashback. Les épreuves écrites c’était donc en avril alors que les résultats d’admissibilité c’était le 4 juin. Oui vous avez le temps de stresser (ou de faire des colles, ce qui est beaucoup plus enthousiasmant n’est-ce pas). L’ordre est souvent l’ordre que je vais vous donner.

 

a) Géographie : comment les réseaux et les flux recomposent t-il les territoires ? Après une année à traiter du monde SUBLIME de la planète financière, où les grands mangent les petits en dansant sur leurs restes, le sujet est assez bateau, et je ne dis pas ça parce qu’il y a des flux maritimes aussi.
b) Histoire : presse quotidienne, culture et politique sous la Troisième République. Ca c’est le sujet de la flemme : le jury a pris l’intitulé du programme de l’année en mettant à côté presse quotidienne. Les coquins. Du coup oubliez comme d’habitude 75% de ce que vous avez appris pour garder uniquement la presse quotidienne. Et comme c’est quotidien, oubliez aussi tout le reste de la presse. C’est quand même beau le concours, on apprend l’équivalent d’un bras et on nous demande un doigt.<
c) Français : vous avez cru que j’allais vous recopier la citation en entier de Leiris (L’âge d’homme) sur l’autobiographie ? Très drôle. Comme d’habitude en français, seul l’axe 1 du programme a une importance ou presque.
d) Philosophie : beaucoup ont parlé de cette épreuve, beaucoup en ont ri. Excepté mon sourire de 10 secondes au début de l’épreuve je n’ai pas eu pour ma part le temps de beaucoup sourire. Pensez donc, mon tuto sur Dominions 4 me stressait plus (ce n’est pas tout à fait vrai). Bon du coup le sujet était : expliquer. Le programme étant la science, ça se tenait. Et puis au moins ça reste assez peu précis pour qu’on problématise. « Le syllogisme » aurait moins bien rendu.
e) Anglais : un texte où ils ont réussi à cadrer une phrase sexuelle, les coquins.
f) Ma foutue spécialité : un texte de Théodore de Bèze (ne riez pas il était protestant pur et DUR…Pardon) et une carte un peu pourrie à proximité immédiate de Grenoble. Y a du ski, mais une station, y a des industries mais bof, y a des habitants mais bof, y a une bonne desserte mais bof. La carte du bof. De bof à beauf il n’y a qu’un pas. Ce qui est bien avec le texte d’histoire, c’est que non seulement le programme d’histoire romaine disparaît purement et simplement (tout comme 99% de la France en géographie) mais en plus on te demande 5% de ton cours. C’est beau.

 

IV. Bref, l’oral

 

Je ne vais pas détailler ce que j’ai eu, ça n’a aucune importance et je n’ai pas à stresser les candidats qui continuent de passer (si tant est qu’ils tombent sur ce blog inconnu de tous, ce dont je doute en plus vu qu’ils ont oublié les loisir, le soleil en même temps que la vie, mais bon).

 

En histoire un simple sujet, parfois précis, parfois un peu plus large. En géographie une carte (encore). En français oubliez tous les livres sauf un. En presse anglais parlez anglais. Et puis il y a la fameuse épreuve « Approche des sciences humaines » qui nous force à lire uniquement pour l’oral à peu près 2000 pages, parfois de spécialistes, tout ça pour tomber sur UN passage (pire que le français) et d’essayer d’élaborer une petite réflexion à partir de ça (le mix entre français, philosophie et histoire quand vous pouvez). C’est pas un grand coeff, je vous conseille de bien connaître la structure du livre plutôt que de tout lire et de tout oublier. Connaissez les titres et les sous-titres, et ce qu’il y a dedans en gros et c’est parti. Feuilletez les bouquins pour vous les approprier. Entre Vernant le cador de la culture grecque, Beauvoir et sa passion sur l’histoire, la psychanalyse, la SVT des femmes, Bourdieu et son langage imbuvable, Starobinski et sa trop grande finesse de réflexion, Said et son sujet ramené assez lourdement tout le temps, et Arasse qui s’intéresse trop aux tableaux et qui nous force à avoir un semblant de culture, vous avez de quoi faire, mais sans oublier que vous avez d’autres épreuves avec un meilleur coefficient.

 

Conclusion

 

Pour le prix d’un billet aller-retour pour Lyon et pour 30 euros par nuitée, avec un cadre bon pour l’étudiant et mauvais pour l’urbaniste et l’architecte, allez-y à fond pour l’oral, tant pis pour après. Dites-vous quand même que en tant qu’admissibles vous faites partie des 4% du total des candidats, et que l’admission est à 50% de réussite, c’est pas mal quand même. Et ainsi se clôt ce qui apparaît vraisemblablement comme le dernier message concernant la prépa. Adieu donc misérable concours, on se retrouve à l’agrég.

 

Les critiques autres :

Administrateur et rédacteur-en-chef omnipotent, j'écris sur l'actualité vidéoludique, l'actualité culturelle, la géopolitique et l'histoire militaire, parfois en partenariat avec Historia Games, Mundus Bellicus et la Gazette du Wargamer.

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